Ce que l'Occident connaît par la mesure, le Russe le devine par le sentiment. L'Occident énumère et calcule: il est nombre et géométrie. Le Russe évoque et pressent: il est mouvement intérieur et musique.
L'Occident ouvre les yeux sur le monde; il voit et il compare. Le Russe à la Dostoïevski regarde au dedans. Si le Russe ferme les yeux, ce n'est pas pour voir davantage, sans doute: c'est pour mieux entendre les profonds murmures de la vie, dans l'ombre où les images se définissent, les objets si l'on veut. Le rythme est la première figure; et, au sein des ténèbres, c'est de la mélodie que naissent les formes, prodige obscur.
Telle est la raison pourquoi le Russe ne vaut rien, s'il n'aime. Il ne critique pas: il nie. Il ne doute pas: il détruit. Il n'est pas athée: il est prêtre du néant.
Avant quarante-deux ans, Dostoïevski n'a rien produit qui vaille. Toutes ses grandes œuvres sont de l'âge plein, entre quarante et soixante ans, où il est mort. Les autres Russes sont plus précoces: Pouchkine, Lermontov et Gogol ont peu vécu, mais d'une vie ardente. Téodor Mikaïlovitch n'était pas de ces jeunes gens.
La Russie ne s'est reconnue en Dostoïevski, que peu de temps avant de le perdre. Il a été le héros de sa nation, l'homme qui pense, le cœur qui bat pour toute la race; mais il ne le fut que cinq ou six ans avant de mourir. Il lui fallut toucher à cette extrémité encore, pour prendre le rang auguste que Tolstoï lui-même n'a pas obtenu. Pendant près d'un demi-siècle, Tolstoï a pu passer pour le plus grand artiste de son pays. Mais pendant quelques saisons, Dostoïevski a été l'homme de la Russie, celui qui aime et qui hait, qui pense, qui veut et qui parle pour tous, l'aîné vénérable de la maison, le guide entre tous les frères.
Il est l'homme de la douleur: est-ce là son seul titre? On aurait bien tort de le croire. J'ai compris la douleur russe dans Dostoïevski: elle n'est pas seulement féconde: elle a la force active qui purifie. La joie russe n'a aucune vertu. Les peuples jeunes ont toujours assez de joie, puisqu'ils veulent vivre. La joie que vous cherchez vous déprime.
Pour en venir à ce règne douloureux, il fallait que la vie de Dostoïevski fût tout ce qu'elle a été en effet. Il fallait qu'il tombât dans l'erreur politique, qu'on le prît pour un rebelle, lui qui l'était si peu, qu'on le condamnât à mort, et qu'il croupît au bagne.
Personne ne doit plus à ses souffrances que Dostoïevski. Personne ne doit plus à ses erreurs. En personne, la faute ne fut plus féconde. Là, il s'est fait cette vue incomparable du revers qu'il applique aux sentiments des hommes. Il lit les deux côtés de la page, et la face visible ne lui est qu'un moyen de mieux connaître l'autre.