L'erreur d'une grande âme n'est jamais que dans l'action: la volonté ni le cœur n'errent point, étant toujours fidèles à la grandeur qui les anime. On ne se trompe que sur la route à suivre. Quand on revient sur ses pas, on possède tout l'horizon et toutes les perspectives, qu'on n'eût peut-être jamais bien vus sans cette erreur-là. Elle est la racine commune de la peine et de la puissance.


L'œuvre qui fit la fortune de Dostoïevski jeune homme[46] et celles qui vinrent ensuite jusqu'à la catastrophe du bagne, me semblent d'une invention médiocre et d'un très faible prix. Elles sentent la crasse sentimentale des galetas. Elles sont geignardes et larmoyantes. Le peu de gaîté qu'elles ont grimace. Elles annonçaient le Gogol des mansardes, s'il peut y avoir un Gogol moins la force et le style. Le trait est forcé, le dessin sans beauté, les ombres épaisses. Elles ressemblent aux tableaux d'un peintre oublié, Tassaert, qui pleurnichait lourdement dans les taudis, de grabat en grabat. Subtiles enfin, mais sans profondeur. Or, la profondeur du sentiment corrige seule la subtilité qu'elle implique; seule, la profondeur de l'analyse suppose l'extrême complexité et la justifie. Ce double don, qui devait porter Dostoïevski à une hauteur où personne ne le dépasse, ne se fait sentir dans les premières œuvres que par l'embarras de l'action et la contorsion des caractères.

[46] Les Pauvres Gens, 1846; le Double, les Nuits blanches, etc., 1847 à 1849.


Au début comme à la fin, Dostoïevski ne peint que des jeunes gens, et quelquefois des vieillards. Là encore, c'est la Russie même, qui n'est pas mûre, toujours trop verte ou trop avancée; elle a ses adolescents pourris et de vieilles gens à l'âme plus fraîche que l'enfance. Souvent là-bas, les jeunes femmes portent un cœur de cadavre, plein de vermine et de cendres, sous une chair en fleur. La Russie vit dans l'excès: en tout, jusqu'ici, elle ignore l'entre deux.

Dostoïevski lui-même et ses livres sont au centre de ce monde inconnu. Lui et ses livres sont les grandes œuvres de l'âge mûr. C'est l'homme dans toute sa force, qui possède la jeunesse: les jeunes gens ne connaissent pas les jeunes gens. Dostoïevski est cet homme, celui qui ne fait tort ni de la réalité au rêve, ni du rêve à la réalité, qui peut seul comprendre toute la profondeur de la vie.

Peu importent ses erreurs de fait, les premières et les dernières, celles qui l'ont mené au bagne, et celles qui le feraient prendre pour un conseil des Cent Hommes Noirs. Peu importe que la Troisième Section soit la face cachée et le bras visible de l'Évangile dans l'horrible empire. Peu importe Son Excellence Pot-de-vin, les princes qui volent les fonds de la Croix-Rouge aux malades et aux blessés, ou le règne des Allemands, forcenés policiers, qui gouvernent au nom du Christ et de la race slave. Toutes les erreurs de fait n'empêchent pas de croire à la Russie que Dostoïevski nous incarne. Elle n'est pas seulement en lui; mais il nous la révèle, il achève tout ce qu'on en voit dans Pouchkine et dans Gogol, dans Tourguénev et Tolstoï.

Il faut qu'il y ait un peuple russe dans les langes. Il faut que ces esclaves politiques soient admirables de liberté morale. Il faut que ces brutes, dans l'enfer de l'ivrognerie et des massacres, soient tout de même riches d'une conscience qui n'a plus d'égale en Europe. Il faut que ce peuple, capable de tout parfois, comme les enfants cruels, et qui dort, le reste du temps, dans une affreuse impuissance, il faut pourtant qu'il soit le seul peuple d'Europe qui ait encore un Dieu.