La Russie, même folle, même lâche, même noyée dans le sang et dans l'eau-de-vie sans parfum, la Russie ne vit pas pour l'argent, ni pour la haine, ni pour la balance du commerce, ni pour les triomphes ignominieux de la violence. La Russie vit pour rendre une conscience religieuse au genre humain: elle a, malgré tout, le cœur fraternel à tous les hommes, même au milieu des boucheries et des vomissements où la jette son hystérie.
Dostoïevski était né pour la douleur, et pour s'élever dans la douleur, au-dessus de tout l'égoïsme et de toute la misère morale, où la douleur enferme généralement les natures médiocres.
Il lui fallait la maladie, les tortures du cœur, l'angoisse de l'esprit, la présence de la mort pour conquérir ce que j'appelle l'appétit et la santé d'une vie universelle. Un peu plus, c'eût été trop: il faut pouvoir respirer, pour vivre. Mais un peu moins, il fût resté, comme tant d'autres, à mi-chemin de l'ascension sainte et terrible. Ce n'est pas à un moindre prix que l'on prend à soi toute souffrance et tout supplice. On ne gravit sûrement la montagne que sur des échelons sanglants.
Surtout, il lui fallait le bagne et l'enfer des crimes[47] pour se purger à fond d'un amour-propre qui fut toujours féroce, et d'une naturelle jalousie. Mais bien plus encore, cette damnation devait lui révéler les grands fonds de l'âme humaine, où nul n'est descendu plus avant, Shakespeare et Wagner exceptés. Là, il connut que le crime a ses vertus, et qu'il peut être plein de la vertu même; que la qualité d'homme ne se prescrit jamais; que le cœur présente tout grief et toute excuse; que la sécheresse de l'âme est le seul péché, si même il en est un; que la faute est partout, qu'elle a toujours une dispense, qu'elle obtient remise, pourvu qu'elle consente un peu à l'expiation; et la souffrance vaut le consentement, quand la rebelle le refuse; que l'amour est le salut de tous et de chacun; que la rédemption est le prix du sang; que le châtiment, horrible en ceux qui osent châtier, est nécessaire à tout coupable, pour rassurer en lui l'orgueil de son destin et la dignité de l'homme: Car toute vie, avant d'être à son terme de beauté, toute vie est une expiation que l'amour nous propose, et qui doit être expiée.
[47] Et moi aussi, j'ai mon enfer, le bagne des auteurs, des critiques et des faux artistes, où je purge, dans un coin d'ombre, la colère de ma solitude et le vieil amour de la gloire.
Voilà où Dostoïevski a saisi l'âme de son peuple, et de tous les peuples, et de ceux même qui l'ont tuée. Il a pesé que les premiers selon le rang sont souvent les derniers selon la vie; et les derniers selon le monde, les premiers suivant l'âme cachée du monde. Là, il apprit à se mettre au-dessus de toute apparence. Là, il s'est fait à vivre en profondeur: car toute l'œuvre de Dostoïevski est une vie dans la profondeur et dans la vérité secrète, qui est l'unique vérité, sans doute. Là, il s'est établi inébranlablement au-dessus de tous les préjugés; et ceux de la raison n'ont pas tenu devant lui plus que ceux de la morale et de la politique.
Le grand Dostoïevski a montré, le premier, que la fin de la vie est la vie même. Mais il a été plus loin: il a connu, profondément, que la vie elle-même est une forme vide sans le cœur qui l'anime, et ainsi que l'amour est la fin de cette fin unique. Qu'est-ce donc, sinon que l'homme est fait pour se toujours passer soi-même? L'homme n'est point une figure achevée, mais un élan à la forme parfaite, un essai continuel à l'homme. Je trouve cette vertu héroïque dans Dostoïevski, et cette grandeur intérieure.