—Hein! ajouta Alicia, en remplissant le verre que venait d'apporter la petite bonne échevelée, on boirait la mer!

—Les hommes sont comme les plantes, déclara sentencieusement Cyrille, ils ont besoin d'être arrosés... A votre santé, belle dame! A la tienne, voisin!

Il lampa sa bière, et, d'un revers de main, essuya la mousse qui humectait sa barbe.

—Ha! ça vous rafraîchit la gargoulette! murmura-t-il en reprenant haleine, n'est-ce pas, mon vieux Février?

Février esquissa un sourire qui ressemblait à une grimace. Cette épithète de «vieux», appliquée à sa personne, sonnait désagréablement à ses oreilles. Bien qu'ayant quarante ans au moins, il se flattait de passer encore pour un jeune homme; ses yeux, d'un bleu d'ardoise, sa moustache retroussée en chat fâché, sa barbe en pointe, son teint frais et ses airs de matamore s'efforçaient de justifier cette prétention. Il portait un veston gris très court, avec le gilet et le pantalon pareils; des bottines jaunes chaussaient ses pieds cambrés. Alfred Février avait débuté par gérer une agence qui tenait, à la fois, du cabinet d'affaires et du bureau de placement; mais il s'était trouvé dans l'obligation de céder après certains démêlés avec la justice. Depuis, il avait vécu d'expédients et frôlé la misère noire. Mme Alicia, qui l'avait connu lorsqu'il était vraiment jeune, intervint alors providentiellement pour le tirer de l'ornière où il s'embourbait. Elle appréciait son esprit de ressources, son flair et son bagout. Elle lui avança de l'argent pour acheter, rue de Rennes, un fonds de marchand d'antiquités et de tableaux. En réalité, il gérait seulement cette boutique, et partageait les bénéfices avec l'ancienne modiste. De plus, le sachant très retors et ferré sur le Code, elle le chargeait du recouvrement de ses factures restées en souffrance et lui confiait certaines opérations de prêts légèrement usuraires, qu'elle n'osait effectuer en son propre nom. Février, qui n'était point dégoûté, en endossait complaisamment les risques. Pour être plus à portée de sa patronne, l'agent avait loué un des pavillons de l'avenue et il y venait coucher chaque soir. Il faisait partie de ces Parisiens nomades dont la masse s'accroît tous les ans et qui grossissent la population de la banlieue de leur immigration turbulente. Il figurait sur les listes électorales de la commune et, ayant réussi, grâce à sa faconde, à se faire nommer au Conseil municipal, il y représentait, avec Gerdolle, le parti radical avancé.

A la familière interpellation de son collègue, il répliqua railleusement:

—Possible que je sois aussi vieux que toi, pépiniériste, mais je le montre moins... Et autrement, comment vas-tu?

—Je suis outré, grommela Cyrille en se versant une nouvelle rasade, outré contre mes maudits voisins de Chanteraine. Il n'est pas de tours qu'ils ne me jouent: le gamin saccage mes arbres, la gamine débauche mon garçon; le père, naturellement, soutient ses drôles et se moque de moi!

—Ah! ces enfants de Chanteraine, quelle engeance! amplifia Mme Alicia, qui avait sur le cœur les rebuffades dédaigneuses de Fontenac, j'en sais quelque chose!... Pas plus tard que la semaine dernière, ces deux garnements ont massacré, à coups de pierre, ma tourterelle qui s'était envolée dans leur jardin... Du reste, tout le voisinage a maille à partir avec eux... Le frère et la sœur sont des effrontés, le père est hautain et méprisant; il marcherait volontiers sur le monde...

—Oui, renchérit à son tour Février, ce Fontenac est un aristo et un enragé réactionnaire... Quand il était juge, il m'a salé, autrefois, pour une peccadille; mais je lui garde un chien de ma chienne!...