Le régime de l'internat, avec sa règle méthodique et sa discipline rigide, parut très dur aux nouveaux pensionnaires. Il différait tellement de leur précédent mode d'existence, fait de rêveries paresseuses, de vagabondages en plein air et de libre fantaisie!—Clairette, surtout, en souffrit. Tendrement expansive comme elle l'était, elle se sentit froid au cœur dans cette maison glaciale où on l'avait cloîtrée. En dépit de ses rébellions et de ses irrévérences de langage, elle aimait sérieusement son père et ne pouvait se consoler d'avoir baissé dans son estime et son affection. Elle avait la nostalgie de Chanteraine, du «laboratoire» encombré de livres et d'oiseaux empaillés; elle regrettait amèrement tout ce qui appartenait à sa vie passée: les emportements rageurs de Fontenac, les gronderies bougonnes de Monique, même les querelles et les bourrades du Traquet. Malgré tout, elle avait un faible pour ce vaurien de frère, si égoïste et vaniteux, si sournois et si lâcheur, mais, en même temps, si agile de corps et d'esprit, si drôle et si enjôleur!... Sa turbulence et ses taquineries lui manquaient. Désorientée, au milieu des bonnes sœurs en cornettes et des élèves aux mines de saintes nitouches, elle demeurait inabordable, méfiante et farouche comme un animal sauvage. Pendant les heures de récréation, elle se terrait dans un coin; elle y occupait ses loisirs à regarder les nuages que le vent d'Ouest emportait dans la direction de Chanteraine; elle fermait les yeux, revoyait le mur où, masquée à demi par le feuillage léger du cytise, elle guettait l'apparition de Jacques Gerdolle derrière les poiriers du clos voisin. Elle pensait à Jacques avec une tendresse d'autant plus persistante que le fils du pépiniériste avait été la cause involontaire de sa claustration à Antony. Ces amours de la quinzième année sont pareilles aux herbes folles qui repoussent plus denses et plus obstinées à mesure qu'on s'acharne à les détruire. Elles ont la sève vivace et sans cesse renouvelée de ces liserons qui font le désespoir des jardiniers et qui, cependant, sont si charmants, délicats et purs. La sympathie qui inclinait Clairette vers Jacques Gerdolle était tout instinctive et innocente. Il n'y entrait encore aucun élément de sensualité dont elle eût à rougir. Elle le trouvait beau comme un héros de roman, et cette admiration ingénue suffisait à remplir son cœur d'adolescente. Son unique délectation, pendant les heures de solitude, consistait à se rappeler, par le menu, leurs brèves entrevues d'autrefois, et à se répéter, comme une délicieuse musique, les paroles, le plus souvent insignifiantes, qu'ils échangeaient: elle, juchée parmi les branches du cytise; lui, campé au bas du mur. Son unique réconfort était de songer que le lycéen étudiait, comme externe, à Lakanal, et qu'il aurait occasion de s'y rencontrer avec le Traquet...
Quant à ce dernier, il avait, tout d'abord, désagréablement pâti de sa réclusion au lycée; mais, comme il possédait un bon fonds de légèreté et d'insouciance, il s'était plus rapidement habitué que sa sœur au régime de l'internat et avait pris philosophiquement le parti de s'accommoder aux mœurs de ses compagnons. Il détestait la solitude et ne se souciait pas de faire longtemps bande à part. Au bout de quelques jours, il se mêlait déjà familièrement aux bruyants plaisirs des élèves de sa cour. Ses camarades, au début, ayant essayé de le brimer, avaient très vite acquis la conviction que le «nouveau» ne se laissait pas intimider et rendait coup pour coup. Après deux ou trois empoignades, d'où Landry s'était victorieusement tiré, toute la cour avait déclaré que Fontenac était un «chic type». Les drôleries du gamin, ses grimaces de clown et les bons tours qu'il jouait aux pions, le haussaient vite dans l'estime des copains et lui valaient une popularité dont il s'enorgueillissait. Il n'était donc pas trop à plaindre; moins sévèrement traité que sa sœur, il pouvait sortir tous les dimanches lorsqu'il n'était pas consigné, ce qui arrivait, malheureusement, au moins deux fois sur quatre. Et puis, comme fiche de consolation, il y avait les bonnes aubaines, c'est-à-dire les visites mensuelles de Mme de Cormery. Celle-ci, pour jouer son rôle de mère dévouée et pour se faire bien venir de Landry, ne manquait pas d'apparaître au parloir chargée d'un copieux «fardeau» de licheries qu'on partageait, ensuite, entre les camarades, et que le Traquet payait par de flagorneuses et vives démonstrations d'amour filial.
M. Fontenac, également, se montrait, de temps en temps, au lycée; mais les entrevues du père et du fils ne donnaient, ni à l'un ni à l'autre, de notables satisfactions. Avant de faire appeler Landry, Simon se rendait d'abord chez le proviseur, et là on lui communiquait les plaintes des professeurs au sujet de la dissipation et de l'insubordination de l'élève Fontenac, de sorte que la visite paternelle se passait en reproches et en récriminations véhémentes. Le Traquet courbait le dos sous l'orage et abrégeait, autant que possible, l'entretien, qui se terminait généralement, de sa part, par un «ouf!» irrespectueux. Un jeudi, jour de parloir, Simon venait de quitter Landry et causait dans le hall avec le censeur, lorsqu'il vit entrer Mme de Cormery, parée d'une toilette tapageuse et les mains chargées de friandises. Au même moment, le gamin, qu'on était allé prévenir et qui croyait son père parti, se précipita impétueusement vers sa mère, la débarrassa des paquets, la remercia avec forces embrassades et cajoleries, puis l'entraîna, en riant, dans le salon. L'ancien juge, qui n'avait reçu de sa progéniture qu'un accueil sournois et réservé, fut profondément blessé de cette mortifiante palinodie. Brusquement, il tourna les talons et s'éloigna, plein d'amertume.
—Cet enfant, songeait-il, est politique et rusé comme un vieux diplomate; ses caresses intéressées ne s'adressent qu'aux gens qui flattent sa vanité ou ses vices; les embrassades qu'il prodigue à ceux dont il espère tirer quelque profit ne sont que comédie pure.
Il s'en revint écœuré et, pendant longtemps, s'abstint de toute visite au lycée.
Pâques ramena Landry, pour quinze jours, à Chanteraine; mais il n'y trouva pas l'agrément qu'il espérait. Ces jours de congé, passés solitairement en tête à tête avec Simon Fontenac, lui parurent absolument maussades. Clairette, avec ses espiègleries, sa gaillarde franchise, son goût pour les équipées aventureuses, ses rebuffades même, Clairette lui manquait. Sans elle, la maison lui donnait froid dans le dos. Aussi quand, le lundi de Pâques, Monique s'apprêta pour aller voir «la petite» à son couvent, le Traquet manifesta-t-il chaleureusement l'intention de l'accompagner.
L'adolescente, en apercevant Landry au parloir, poussa un cri de joie et lui sauta au cou. Elle laissa Monique en dévote conversation avec les sœurs et obtint la permission d'emmener son frère au jardin. Quand ils furent seuls en plein air, elle l'embrassa de nouveau fougueusement.
—Que je suis aise de te voir, mon mignon! déclara-t-elle; il me semble que tu apportes, avec toi, un peu de l'air et du soleil de la maison.
—La maison! répondit dédaigneusement le Traquet, elle n'est pourtant pas rigolo depuis que tu n'y es plus. Mince de plaisirs!... Ma parole, j'aime encore mieux le bahut.
—Alors, interrogea Clairette, flattée, tu te plais à ton lycée?