—Sapristi, comme ça t'émotionne! observa le Traquet... Puisque ce galimatias te fait tant de plaisir, tu devrais bien remercier mon grand ami par un bout de billet.
—Je n'oserai jamais...
—Va donc... Jacques y compte un peu et j'ai promis de lui rapporter une réponse... Hein? c'est convenu?... Je reviendrai samedi, avec Monique, et je me chargerai de ton poulet...
Clairette se décida à écrire, et, quand Landry renouvela sa visite au couvent, elle profita d'un moment où ils étaient seuls pour lui glisser dans la main une petite enveloppe cachetée:
—Mets ma lettre en poche et recommande bien à Jacques de la déchirer dès qu'il l'aura lue...
Désormais, à chacune de ses visites, le Traquet, qui y trouvait son profit, servit de messager entre le fils du pépiniériste et Clairette. Il amusait les religieuses par ses espiègleries, son bavardage, ses câlineries; elles le choyaient et lui laissaient toute liberté de se promener dans le jardin avec sa sœur. Chaque fois, il apportait un billet de Jacques, et, chaque fois, Clairette, enchantée, lui confiait une réponse. Dans ces lettres griffonnées à la hâte, l'adolescente épanchait, à tort et à travers, son enfantine passion; son gentil cœur de fille étourdie s'y montrait dans toute sa grâce prime-sautière. Jacques, enthousiasmé, savourait avec délices ces billets d'amour candide. Il était trop amoureux lui-même pour avoir égard aux recommandations de son amie, et, loin de déchirer les lettres, il les enfermait comme autant de trésors dans un pupitre dont il gardait la clé suspendue à son cou.
On atteignit ainsi l'époque tant désirée des grandes vacances, et Clairette revint à Chanteraine, le cœur joyeux, tout gonflé de confuses espérances. Mais Simon Fontenac, devenu méfiant, la tenait de court, et Monique, surtout, exerçait une grondeuse surveillance. La jeune fille ne pouvait voir Jacques qu'à la dérobée, lorsqu'il rôdait près de la grille. Elle n'osait plus se risquer sur le mur, de peur d'éveiller les soupçons paternels. Elle était heureuse, néanmoins, heureuse de se sentir tout près de son bon ami et de respirer le même air que lui. D'ailleurs le Traquet servait de trait d'union, et la correspondance des deux amoureux ne chômait pas. Pour la première fois depuis que le frère et la sœur vivaient côte à côte, une affectueuse paix régnait entre eux; jamais un nuage ne troublait leur entente cordiale. Monique n'en revenait pas. Simon Fontenac, qui avait redouté, pendant cette période des vacances, le retour des querelles coutumières, se félicitait de pouvoir enfin se livrer à ses chères études sans en être distrait par les tapageuses prises de bec des deux «geais», et devenait moins ombrageux. Clairette, réjouie des bonnes dispositions de Landry, qu'elle attribuait naïvement à une recrudescence d'amitié, comblait son frère d'attentions et de petits cadeaux; celui-ci, que Jacques choyait également, se louait fort du nouvel état des choses et s'employait de son mieux à servir sa sœur et son ami. Comme la surveillance de M. Fontenac se relâchait, il résolut même de leur ménager une entrevue. Un après-midi où Monique s'était absentée, il emmena Clairette au fond du jardin, déverrouilla une porte à claire-voie qui donnait sur la campagne, et, sous prétexte d'une promenade à travers champs, longea, avec sa sœur, le sentier qui limitait la pépinière de Gerdolle.
La moisson était terminée. Les chaumes, dépouillés, étendaient au soleil leurs blondes ondulations, semées, çà et là, de floraisons violacées, où bruissaient des sauterelles. De distance en distance, des meules en forme de soupières dressaient, en pleine lumière, leur massive architecture de javelles couleur d'or. Tout à coup, au détour d'une de ces meules, ils se trouvèrent face à face avec Jacques Gerdolle.
—Heureux hasard! s'écria le Traquet en goguenardant, ou, plutôt, heureuse surprise que Bibi a arrangée... Maintenant, je vous laisse, vous devez avoir à causer... Je vais en griller une et je viendrai vous reprendre dans une heure.
Une fois seuls, Clairette et Jacques demeurèrent d'abord gauches et silencieux. Ce tête-à-tête, qu'ils avaient si ardemment souhaité, les laissait craintifs et décontenancés.