—Tu veux plaider, reprit l'avocat en le voyant s'entêter dans ses dispositions combatives, soit!... Dans ces affaires de cours d'eau, il y a toujours à boire et à manger... Attendons l'enquête; ensuite nous trouverons peut-être un biais pour établir tes droits à invoquer la prescription...»

L'enquête eut lieu, vigoureusement poussée par Gerdolle et Février. Parmi les témoins produits, on entendit le père Brincard, qui raconta la conversation surprise par lui entre Noël Fontenac et son fils. Ce dernier, à la vérité, demanda l'audition du propriétaire du moulin de Berny, qui affirma, au contraire, que la dérivation du bras de la Bièvre au profit du clos de Chanteraine était antérieure à la Révolution. Mais Gerdolle et Février récusèrent le témoignage en démontrant que le meunier avait intérêt à faire cette déposition, attendu que lui aussi jouissait indûment de la dérivation de la rivière. Bref, après bien des dits et contredits, après de nombreux incidents qui mirent la patience et les nerfs de Simon Fontenac à une rude épreuve, l'enquête fut close. Ainsi que Février l'avait prévu, les commissaires conclurent à l'introduction d'une instance contre leur ancien collègue et choisirent le marchand de curiosités pour rapporteur.

Des mois et des mois furent dépensés en paperasserie et en formalités: délibération du conseil déclarant qu'il y avait lieu à assigner le propriétaire de Chanteraine; instruction de l'affaire dans les bureaux; approbation préfectorale autorisant la commune à ester en justice... Tout cela prit du temps, car la machine administrative marche lentement; tout cela accrut aussi l'irritation de l'ancien juge et contribua fort à altérer sa santé. Avant que l'affaire fût en état, il ressentait déjà les premiers symptômes d'une affection grave. Les mouvements du cœur devenaient précipités et irréguliers; il semblait que l'organe soudainement accru envahît toute la cavité de la poitrine; la succession trop rapide des pulsations gênait la respiration; Simon pâlissait, s'angoissait et était soudain pris de défaillance.

Enfin, dans le courant de 1890, le dossier de l'instance fut mis entre les mains de l'avoué de la commune et le papier timbré commença de pleuvoir à Chanteraine. Fontenac ne décolérait pas et usait de tous les moyens dilatoires que lui fournissait l'arsenal de la procédure. Par suite de ces divers ajournements, l'affaire ne put être jugée avant l'époque des vacances. Elle resta au rôle jusqu'en novembre. De remises en remises, de renvoi en renvoi, elle ne fut plaidée que vers la fin de décembre, et le tribunal ne se prononça que dans la première quinzaine de janvier 1891. Le jugement, déclarant le défendeur non fondé à invoquer la prescription, le mettait en demeure de payer à la commune une redevance annuelle de 100 francs et, dans le cas où il s'y refuserait, autorisait les demandeurs à faire exécuter, aux frais de la partie adverse, les travaux nécessaires pour rendre la Bièvre à son cours naturel; en outre, Fontenac était condamné à tous les dépens.

Furieux, le propriétaire de Chanteraine ne voulait d'abord rien entendre et jurait qu'il irait en appel. Néanmoins, effrayé par les fâcheux pronostics de son médecin, qui lui interdisait toute nouvelle agitation morale et le menaçait d'une dangereuse aggravation de son état maladif, il finissait par obéir aux conseils désintéressés de son avocat et se résignait à acquiescer au jugement. Abreuvé de dégoûts par la perte de ce procès, il se cloîtrait dans son logis de Chanteraine et y passait son temps à maudire ses juges et à récriminer contre l'ingratitude des habitants de la commune. Sa misanthropie farouche et ses humeurs noires étaient encore accrues par de cruelles déceptions domestiques. Il ne pardonnait toujours pas à Clairette son ancienne et enfantine passion pour le fils de Gerdolle. S'obstinant dans sa rancune, il décourageait, par de méfiantes rebuffades, les élans affectueux de la jeune fille et se privait ainsi stoïquement des consolations qu'aurait pu lui apporter cette tendresse filiale. D'un autre côté, son amour-propre souffrait des échecs universitaires de Landry, qui venait d'être refusé pour la seconde fois au baccalauréat. Aussi l'avait-il interné dans une «boîte à bachot», en lui signifiant qu'il n'en sortirait que pourvu de son diplôme.

Pendant que ces cruels déboires assombrissaient la maison de Chanteraine, le pépiniériste Gerdolle se félicitait du succès de ses combinaisons. Avant de commencer les hostilités et de porter l'affaire devant le conseil municipal, il s'était prudemment empressé d'éloigner son fils. Il savait que les amoureux sont de leur nature très expansifs et prompts à la tentation. Il ne se souciait pas que le jeune homme, se retrouvant avec les enfants Fontenac et subissant les séductions de Clairette, fût amené involontairement à contrecarrer les manœuvres paternelles. Sans mettre à exécution ses menaces d'exil, il s'était contenté d'installer Jacques à Versailles et de lui interdire jusqu'à nouvel ordre, dans l'intérêt de ses études d'arboriculture, le séjour de l'avenue de Chanteraine. Le garçon, persuadé qu'en cas de résistance Gerdolle serait homme à abuser des lettres de Clairette et à les montrer à Simon Fontenac, avait obéi scrupuleusement et s'était tenu coi. De sorte que le Traquet, après s'être à deux reprises cassé le nez contre la porte du pépiniériste, avait renoncé à cultiver une amitié qui se dérobait. Facilement rebuté et facilement oublieux, il ne s'était plus inquiété de son ancien copain, et Clairette était restée sans nouvelles de Jacques.

Tranquillisé sur ce point, Cyrille Gerdolle avait pu se donner tout entier à la mise en train de ses projets de vengeance. Sa manœuvre avait réussi à souhait; maintenant que l'ennemi était à terre et la bataille gagnée, il se frottait les mains et jubilait. Toutefois, toujours réservé, il triomphait silencieusement et attendait avec patience l'occasion de tirer profit de sa victoire. «Le fruit est noué, se disait-il en son langage professionnel, mais il faut le laisser mûrir. Quand il sera à point, je n'aurai qu'à l'effleurer du doigt et il me tombera tout bellement dans la main.»

Et le temps recommença à couler doucement, lentement comme l'eau de la Bièvre; le mois de février arrosa de ses pluies les pépinières effeuillées; mars, avec son vent de galerne, sécha les prairies inondées; avril y fit épanouir les premiers coucous et les premières violettes. Simon Fontenac continua de broyer du noir dans sa maison vide où Monique déplorait l'absence des enfants. Gerdolle ne bougeait toujours pas; il se bornait à surveiller ses plantations du printemps et à activer au conseil municipal l'exécution du jugement rendu au profit de la commune. Enfin, un beau matin de mai, il endossa en sifflotant son veston des dimanches et se dirigea, sans se presser, vers la grille de Chanteraine.

Ce fut Firmin, le jardinier, qui lui ouvrit et qui alla prévenir son maître de cette visite inattendue. Pendant ce temps le visiteur, demeuré seul, longeait distraitement le canal de la Bièvre à demi tari par les travaux de dérivation qu'avait commencés la commune. Mais ce n'était pas ce lit desséché qui attirait son attention; ses regards se fixaient obstinément sur la plate-bande de pétunias, au centre de laquelle se dressait un robuste cerisier où des bouquets de fleurs blanches apparaissaient encore, et la vue de cet arbre fruitier lui remémorait le mystérieux récit du père Brincard: «Bon, pensait-il avec un mouvement de secrète satisfaction, le cerisier est resté en place et aucune fouille n'a été faite... Les bibelots précieux sont toujours là...» Il contemplait, sourdement ému, ce tertre ovale et bombé en manière de tumulus et voyait, en imagination, la caisse enfouie sous la terre, pleine d'objets d'or et d'argent. Son cœur se gonflait de convoitise à l'idée de ce trésor insoupçonné...

Il fut interrompu dans sa méditation par une voix rageuse qui sifflait derrière lui: