DEUXIÈME PARTIE
I

SIMON Fontenac fut inhumé au petit cimetière de Fresnes, où reposaient déjà son père et son grand-père. Comme, ce jour-là, il pleuvait à verse, on pouvait facilement compter les invités qui accompagnèrent le cercueil du défunt jusqu'au tombeau de famille. Après la funèbre cérémonie, une voiture de deuil ramena à Chanteraine Clairette, Landry et Monique.—La jeune fille, enfoncée dans une encoignure, comprimait avec son mouchoir les sanglots qui se pressaient sur ses lèvres; sa pensée absente semblait errer encore sous les deux ifs qui ombrageaient la sépulture. Silencieuse et immobile, l'orpheline demeurait insensible aux cahots de la voiture drapée de noir et aux efforts tentés par Monique pour la consoler. Quant au Traquet, qui avait eu un chagrin sincère et une tenue très digne pendant le service, ses nerfs se détendaient peu à peu et il éprouvait un involontaire soulagement à songer que ce pénible cérémonial tirait à sa fin. Son esprit mobile ne pouvait supporter une longue contrainte. Il se laissait déjà distraire par le spectacle de la pluie giclant sur la route, et par de frivoles réflexions sur le petit nombre des assistants qui s'étaient hasardés jusqu'au cimetière. Ce peu d'empressement des amis et des relations de son père mortifiait sa vanité, et il ne pouvait se tenir de s'en plaindre à haute voix.

—Que voulez-vous? répliquait la servante limousine en secouant les épaules, les vivants n'aiment pas à être mouillés... Pourtant, il y avait là quelques gens du pays: le maire et plusieurs conseillers...

—Ils nous devaient bien ça, riposta aigrement Landry, après toutes les couleuvres qu'ils ont fait avaler à papa!... Ma mère aussi était présente et j'ai remarqué également M. de la Guêpie... Il s'est conduit en véritable ami..

—Hon! grogna Monique, c'est justement ces deux-là qui n'auraient pas dû se montrer.

—Comment? interrogea Landry sévèrement, qu'est-ce que vous avez à ronchonner?

—Rien, répondit la servante, je me parle à moi-même...

—En ce cas, dit rudement le Traquet, attendez d'être seule, hein! pour vous adresser la parole...

On rentra à Chanteraine, et comme, en dépit de nos douleurs, la nature reprend impérieusement ses droits, le frère et la sœur s'assirent, dans la salle à manger, devant un déjeuner froid, cuisiné d'avance par Monique. Landry, doué d'un appétit robuste, s'attaqua vivement au pâté et au poisson, en homme auquel le chagrin a creusé l'estomac. Il avalait sa dernière bouchée quand on sonna à la grille, et peu après Monique apparut, l'œil allumé et la bouche pincée.