LE dimanche suivant, Armand de la Guêpie et le Traquet, après avoir copieusement dîné dans un restaurant de la rive gauche, prirent le train de Limours, qui les déposa, vers neuf heures du soir, à Berny, d'où ils gagnèrent pédestrement l'avenue de Chanteraine. Le temps était couvert, la nuit fort noire, et l'allée de platanes se trouvait uniquement éclairée par quelques obliques rayons de lumière partant des fenêtres de la villa «Mon Désir», habitée par Mme Alicia.
—Mon cher bon, maugréait La Guêpie en trébuchant et en s'accrochant au bras de Landry, votre avenue est un coupe-gorge... Elle s'harmonise avec la catégorie de boutiquiers que nous allons visiter ce soir... Je n'ai guère l'habitude de cette société-là... Mais j'ai cru remarquer l'autre jour que vous étiez toqué de la nièce de votre voisine, et j'ai marché afin de vous rendre service. Elle est gentille, votre petite Nine, et elle promet! Puisque aussi bien, un jour ou l'autre, vous devez jeter votre gourme, mieux vaut que vous débutiez par cette jeune modiste, qui me paraît peu farouche et qui ne sera pas trop exigeante... Ça vous fera la main...
Comme le collectionneur achevait cette réflexion assez cynique, ils atteignirent enfin la porte de «Mon Désir». A leur coup de sonnette, la domestique accourut avec une lampe. Ce n'était plus la servante mal peignée d'autrefois, mais une grande fille sèche à mine doucereuse, qui prit les paletots et introduisit les nouveaux arrivants chez Mme Miroufle.
L'appartement de réception se composait du salon bouton-d'or, où Alicia avait jadis accueilli Simon Fontenac, et d'une salle à manger lambrissée, qui communiquait, par une large baie, masquée d'une portière, avec la première pièce. Des lampes-phares, qu'on venait d'allumer, y répandaient de désagréables relents de pétrole, à peine mitigés par l'odeur de cinq ou six cigares fumés par des messieurs en smoking.
Dès que la servante eut annoncé les deux visiteurs, Mme Alicia, qui les espérait depuis vingt bonnes minutes, se précipita au-devant d'eux avec une exclamation joyeuse. Elle portait une robe de satin noir qui l'engonçait, et elle avait aux doigts toutes ses bagues; à son coté, Nine, coiffée de ses bandeaux plats, vêtue d'une jupe de faille grise et d'un corsage blanc à la vierge, se tenait souriante et les yeux baissés.
—Ah! messieurs, s'exclamait Mme Miroufle, quelle aimable surprise!... Venez vite, que je vous présente à nos amis...
Elle les avait agrippés chacun par une main et, d'un air glorieux, les exhibait tour à tour à ses hôtes, mâles et femelles:
—Monsieur de la Guêpie... Mon jeune voisin, Landry Fontenac...
Ainsi que le prévoyait le collectionneur, la société était plutôt vulgaire et un peu mêlée. On y comptait quelques couples mariés en justes noces et deux ou trois faux ménages; mais le ton et la tenue étaient les mêmes et on ne s'apercevait pas des nuances. Les hommes, ayant gaiement dîné, s'entretenaient bruyamment de courses de chevaux, de matches de bicyclette; les dames, les unes encore jeunes, les autres légèrement défraîchies, étalaient des toilettes tapageuses et avaient sorti tous leurs bijoux. Elles causaient du bout des lèvres, s'étudiant prétentieusement à reproduire les mines et les façons de parler observées chez leurs clientes mondaines. Après avoir d'abord excité la curiosité, la brusque introduction des deux étrangers parut déranger visiblement l'intimité des habitués de la maison. La Guêpie et Landry se sentaient eux-mêmes dépaysés. Cela jeta un froid, et un silence gênant succéda aux conversations animées. Mme Alicia, pour rompre la glace, dit aux nouveaux venus:
—Vous prendrez bien une coupe de champagne, n'est-ce pas?