—Naturellement; il assure qu'il en a besoin pour ses examens; je me serais fait conscience de nuire à ses études et de l'obliger à interrompre ses cours.
—Ses études? grommela Monique, elles sont jolies, ses études! Monte un peu dans sa chambre et regarde les livres qu'il a empilés sur sa table; ils ne sont même pas coupés!... C'est point dans le droit qu'il travaille, c'est plutôt dans le travers; c'est point ses cours qu'il suit, c'est les cailles coiffées!...
—Oh! Monique!...
—C'est bon! Je ne suis ni aveugle ni sourde, merci à Dieu! Si je ne dis point ce que je vois et ce que j'entends, c'est que je n'aime point à brenasser dans les affaires des autres. Chacun son métier et les vaches seront bien gardées... N'empêche qu'à mon avis ton frère n'a que du vent dans la tête et pas beaucoup de cœur dans la poitrine... Au lieu de s'acoquiner avec ce La Guêpie, il ferait bien mieux de prendre pour modèle son ancien ami...
—Eh! le fils Gerdolle, donc!... Je n'aime point le pépiniériste, qui est un méchant drôle; mais, du fils, je ne puis dire que du bien... La vérité avant tout!... Voilà un garçon de bon sens et de bonne conduite, qui a profité de ce qu'il a appris aux écoles... Et, avec ça, un travailleur, qui ne perd point son temps à berlauder dans les rues.
—Qu'en sais-tu? demanda Clairette, émue et intriguée.
—Pardi, je le vois de mes yeux, depuis deux mois que le gas est rentré chez son père... Je m'étonne que tu ne l'aies point, des fois, rencontré en allant à l'église!... Il a obtenu son diplôme d'architéque-paysagiste... Je ne sais point au juste ce que ça veut dire; paraîtrait, tout de même, que c'est un bon métier et où on gagne gros... Le père et le fils demeurent ensemble; mais le jeune homme s'absente souvent, parce que sa besogne l'appelle dans les châteaux du voisinage...
Clairette ne poussa pas plus loin ses questions; elle craignait que Monique ne devinât son trouble. Elle remonta, toute songeuse, dans sa chambre. En passant devant une glace, elle s'y regarda involontairement et fut confuse en constatant l'insolite animation de son visage. Ses yeux noirs brillaient et une soudaine rougeur était montée à ses joues. Pendant sa dernière année de couvent et depuis la mort de son père, son évolution religieuse, son détachement des choses mondaines, joints à sa douleur filiale, l'avaient laissée indifférente à la coquetterie féminine aussi bien qu'aux questions de toilette. Elle ne se préoccupait plus de plaire ni de paraître belle,—et, cependant, elle embellissait davantage chaque jour. Son corps s'était élancé; sa taille s'était amincie et assouplie; le modelé du buste et des épaules s'arrondissait en lignes harmonieuses et pures; sous les vêtements de deuil, la peau prenait des blancheurs de lait; les traits du visage s'étaient allongés; le feu des yeux noirs, le sourire d'une bouche spirituelle, leur donnaient une vivacité, un éclat tout printaniers. En la voyant, on pensait à la grâce des matinées de mai, au charme des muguets des bois.
Cet après-midi, après avoir quitté Monique et s'être arrêtée devant la glace, Clairette, pour la première fois depuis des mois, eut conscience de sa beauté. En même temps, elle s'aperçut de la splendeur que juin tout flambant répandait sur la campagne. Une chaude lumière faisait planer de blondes poussières de pollen sur les prés mûrissants et les seigles onduleux: l'eau de la Bièvre jetait des éclairs à travers les saules; le feuillage palpitant des peupliers était tout grouillant de scintillements argentés; les cerises rougissaient dans les vergers; du fond des blés encore verts, les alouettes à l'essor montaient avec de légers bercements d'ailes et, tout là-haut dans le ciel bleu, chantaient invisibles...