La jeune fille savourait cette joie éparse dans l'air. Ses yeux erraient sur les jeunes frondaisons des pépinières, sur les cerisiers vermeils, sur la crête du mur mitoyen où s'épanouissaient des joubarbes et de frêles coquelicots. Ainsi, Jacques était de retour; il vivait à quelques pas d'elle! Peut-être, à ce même moment, se promenait-il sous les arbres fruitiers, de l'autre côté du mur semé de plantes fleuries! Depuis longtemps déjà, elle était persuadée que Jacques l'avait oubliée; elle-même, dans la ferveur de son prosélytisme religieux, s'était efforcée d'effacer le jeune garçon de sa mémoire, de l'immoler sur l'autel du Dieu jaloux qu'elle voulait uniquement servir; mais, malgré tout, les propos de Monique venaient de réveiller les sensations d'autrefois. La petite herbe du premier amour n'était pas morte et Clairette en sentait remuer les minuscules racines, demeurées vivaces au tréfonds de son cœur.

Pendant les jours qui suivirent, l'idée de la présence de Jacques occupa plus que de raison son esprit et lui fit envisager la vie sous de moins sombres couleurs. Dès le matin, en poussant les persiennes, elle fixait plus curieusement ses regards sur le clos du pépiniériste et, involontairement, elle les y attardait avec l'espoir confus d'apercevoir le jeune homme au détour d'une allée. Un matin, elle eut la satisfaction de le voir. Il se promenait, en rêvassant, au long des plantations de poiriers, et elle put l'examiner à loisir sans qu'il se doutât qu'on l'épiait. Elle le trouva grandi et embelli dans le complet de cheviote bleue qui lui composait une toilette très simple, mais très seyante. L'adolescent gauche et imberbe d'autrefois avait pris du corps, de l'aisance, et portait une barbe châtaine taillée en pointe. Il était devenu un joli garçon, à la tournure virile, aux traits fermes et fins, à la mine sérieuse. Un moment, comme s'il eût deviné qu'on l'observait, il releva la tête dans la direction de Chanteraine, et Clairette, pour ne pas être surprise, n'eut que le temps de se reculer brusquement dans l'intérieur de sa chambre. Elle rougit jusqu'aux oreilles, eut honte de sa faiblesse et se reprocha comme un péché la complaisance qu'elle avait apportée à cet acte de curiosité, ainsi que la troublante émotion qu'elle en avait reçue.

Son âme devait être troublée plus grièvement encore quelques jours après. Pendant les longs après-midi d'été, elle s'était imposé la tâche de mettre en ordre la pièce qui avait servi de «laboratoire» à son père, et d'y classer pieusement les notes d'histoire naturelle prises par l'ornithologue. Un soir qu'elle était occupée à vider un tiroir encombré de fiches, elle aperçut au milieu des paperasses un paquet de lettres nouées par une faveur d'un rose fané, et, violemment, son cœur sursauta: elle venait de reconnaître sa correspondance enfantine avec Jacques Gerdolle. Comment ces lettres, que Jacques affirmait avoir soigneusement cachées, étaient-elles tombées entre les mains de Simon Fontenac? Pas un moment elle ne songea à accuser son ancien ami d'une trahison; elle eut, sur-le-champ, l'intuition de ce qui avait dû se passer: le père Gerdolle avait, sans doute, fouillé le pupitre du lycéen, et sans vergogne, pour satisfaire une basse vengeance, il avait livré la correspondance à l'ancien juge. Cette mortifiante découverte atterra Clairette. Elle était prise d'un tel tremblement que la liasse glissa d'entre ses doigts et que les lettres s'éparpillèrent sur le parquet. Elle comprenait, maintenant, ces rigueurs paternelles dont l'apparente injustice l'avait si souvent révoltée. Elle faisait amende honorable à son père et se désolait d'avoir douté de son affection. Elle rassembla hâtivement les papiers épars, afin de les jeter au feu; mais elle ne put résister à la tentation de les relire. A mesure qu'elle parcourait ces billets, où toute sa naïve tendresse d'adolescente s'était épanchée, une flamme lui brûlait les joues et, en même temps, tout le passé revivait devant ses yeux:—ses joies ingénues en écrivant à la dérobée ces protestations d'amour; son unique rendez-vous avec Jacques, au pied de la meule... Elle se représentait l'indignation de Fontenac, lisant les compromettantes effusions de sa fille; la joie mauvaise du pépiniériste, attisant cette première explosion de colère. Une inexprimable confusion accablait Clairette; il lui semblait que tout le pays devait être instruit de sa précoce perversité et qu'elle n'oserait plus sortir de Chanteraine. Elle se regardait comme la cause de tous les chagrins qui avaient précipité la mort de Simon. La complaisance avec laquelle, depuis quelques jours, sa pensée se reportait vers Jacques, lui apparaissait comme un odieux sacrilège. Elle jurait, cette fois, de bannir à jamais le jeune Gerdolle de son souvenir et, malgré tout, les lettres accusatrices lui devenaient plus chères; elle ne se sentait pas le courage de les anéantir...

V

SOUS la tonnelle de houblons du pépiniériste, Février et Cyrille Gerdolle se rafraîchissaient en vidant une bouteille de vin blanc. On était en pleine canicule; le soleil de juillet tombait en rayons brûlants du haut d'un ciel implacablement bleu; d'insupportables vols de mouches bourdonnaient parmi les feuilles alanguies; le long des plates-bandes grillées, des sauterelles bruissaient, stridentes; l'air qu'on respirait semblait sortir de la gueule d'un four.

—Hein, mon vieux, ça chauffe! disait le marchand de curiosités en lapant à petites gorgées le contenu de son verre; on passerait volontiers sa journée au fond d'une cave.

—Oui, approuvait Gerdolle, c'est un temps qui donne la flemme; heureusement, nous autres, nous sommes en morte-saison.

—Moi aussi, déclara Février; il n'y a plus personne dans Paris et je ne vendais pas même pour mes frais de déplacement... Ma foi, j'ai clos la boutique et j'ai collé, sur les volets de la devanture, un carré de papier: «Fermé pour cause de voyage.» Je ne rouvrirai, comme l'Odéon, qu'au 1er octobre...