VII
DOUZE mois s'étaient écoulés sans modifier la vie des hôtes et des voisins de Chanteraine, du moins en apparence. Ces petits coins de la banlieue parisienne du sud, avec leur physionomie somnolente, leurs habitudes casanières, leur train-train d'existence monotone, n'ont pas l'air à première vue de subir l'action du temps. Comme les vergers et les bouquets de bois des entours, il semble qu'ils végètent et verdoient en restant identiques à eux-mêmes. Mais ce n'est qu'un trompe-l'œil. Tout se transforme incessamment au dedans et au dehors de nous, et le poète se leurre lorsqu'il nous dit:
Quand tout change pour toi, la nature est la même...
La vérité est que si les arbres reverdissent et refleurissent chaque année, ce sont d'autres feuilles qui les revêtent, d'autres fleurs qui les parent, d'autres oiseaux qui chantent dans leurs ramures. Un invisible travail se fait à chaque instant dans les cœurs et dans les plantes, et les modifie imperceptiblement.
La route de Versailles, qui longe Chanteraine, est toujours traversée chaque dimanche par des caravanes de bicyclistes qui l'égaient du bruit de leurs grelots et du son de leurs trompes; mais combien de ceux qui y filaient l'autre année, rapides comme des flèches, s'y retrouvent-ils encore? Combien ont déjà disparu? Combien de nouveaux venus les remplacent dans la course insoucieuse vers les châtaigniers de Robinson? Dans la pépinière des Gerdolle, le père et le fils vivent toujours ensemble; mais un sourd sentiment de méfiance les sépare et creuse chaque jour un fossé plus large entre eux. Cyrille a renoncé à endoctriner Jacques et à se servir de lui pour arriver plus vite au but de ses convoitises. Il n'a pas jugé à propos de lui parler du prêt fait au fils Fontenac. Il se tient coi dans son bureau ou surveille silencieusement les travaux de sa pépinière. De temps à autre, seulement, il regarde d'un air de défi les ombrages de Chanteraine et sifflote, en enfonçant ses mains dans ses poches. Jacques, dont la clientèle augmente, paraît complètement absorbé par sa besogne. Il est plus que jamais affairé à dessiner des perspectives de paysages, à calculer des vallonnements et à courir les routes; cependant, sa pensée, pareille à une hirondelle printanière a parfois de brusques revirements; elle revole avec plus de complaisance vers les toits du logis Fontenac.
En octobre, Mme Alicia Miroufle est revenue du Tréport, toujours souriante et précieusement maquillée; néanmoins... est-ce l'effet des embruns de la mer, est-ce la marque laissée par la griffe féline de l'âge?... aux coins des lèvres et des paupières, de petites rides transparaissent sous le frottis de la crème Simon; les joues s'affaissent de chaque côté du menton, comme pour se confondre avec les chairs molles d'un cou qui se plisse. Landry a opéré sa rentrée, à peu près à la même époque. Lui aussi s'est modifié. Aux angoisses, aux sautes d'humeur, provoquées par les soucis pécuniaires, ont succédé un aimable enjouement et une triomphante sécurité. Il a reconquis les bonnes grâces de Nine et il se croit irrésistible; il a de l'argent dans ses poches et il s'imagine qu'il en est le légitime propriétaire; il a oublié totalement que cet argent a été emprunté et qu'il faudra le rendre à une date qui se rapproche tous les jours. Il a la mine plus avantageuse, l'aplomb plus bruyant; il trouve qu'il fait bon vivre et, comme le bonheur rend indulgent, il a pardonné à sa sœur la rigueur de ses refus. De loin en loin, il se montre à Chanteraine et y fait amende honorable. Même, pour prouver qu'il est homme à tenir ses promesses, et aussi sans doute pour être dispensé du service de trois ans, il s'est réellement inscrit à l'École des Langues Orientales et il y suit assez assidûment les cours de japonais; si bien que Clairette, tout en conservant un reste de méfiance, se radoucit et, pour encourager les bonnes intentions du Traquet, consent à meubler avec ses économies l'entresol loué rue de Monsieur, à deux pas du domicile de La Guêpie.
Du reste, chez Mlle Fontenac elle-même, une transformation s'est peu à peu opérée. Sa tristesse intransigeante s'est tempérée d'une tendre mélancolie. Elle est devenue moins indifférente aux joies du monde extérieur. Depuis le commencement du printemps sa jeunesse s'est réveillée; elle reprend le goût de vivre, elle ne borne plus ses promenades à l'église et au cimetière, mais s'attarde à jouir de la fraîcheur des matinées fleuries et de la splendeur des soirées de juin. Elle est tout étonnée à l'aspect des prairies qui mûrissent et des blés verts qui ondulent jusqu'au bord de l'horizon. Elle s'écrierait volontiers, comme Mme Guillon, au sortir d'une grande douleur causée par l'abandon du président Le Cogneux: «Ah! voilà de l'herbe, voilà des moutons... Avant cela, je ne voyais plus ce que je voyais!...»
Parfois, dans ses courses à travers champs, il lui est arrivé de rencontrer Jacques Gerdolle; il l'a saluée timidement, elle lui a rendu son salut en rougissant; longtemps encore, après que le jeune homme a disparu au tournant de la route, elle est restée troublée et pensive. Maintenant, lorsque au cimetière elle entretient le jardinet qui décore la tombe paternelle, son attention n'est plus tout absorbée par les regrets. D'autres souvenirs se mêlent inconsciemment à ceux du défunt. Ses regards errants contemplent la vallée verdoyante, le frisson argenté des avoines, le bleuâtre moutonnement des bois de Verrières, et reviennent invariablement se fixer au détour du chemin où ils ont vu passer le fils du pépiniériste. Presque aussitôt, il est vrai, elle se reproche cette infidélité au passé, cette coupable distraction qui la détourne de ses devoirs de fille. Mais il n'en est pas moins évident que le mort n'est plus l'unique préoccupation de son cœur et qu'elle l'oublie par instants pour penser à ceux qui vivent.
Ah! les pauvres morts, il leur faut être indulgents. Comment peuvent-ils espérer qu'ils seront toujours la pensée dominante des survivants, quand ceux-ci mêmes, en pleine vie, sont obligés de s'agiter et de mener grand bruit pour ne pas être oubliés par leurs meilleurs amis? Ils sont cruellement vrais, ces vers du poète anglais Thomas Hood, dont voici à peu près le sens: