Au cœur des survivants sera déjà flétri...

Quand on nous parle des morts qui ne veulent pas être oubliés, si nous étions moins hypocrites nous répondrions: «O morts, je me souviendrai de vous pendant un peu de temps, jusqu'à ce que je rencontre un vivant plus jeune et plus charmant, et alors fatalement je vous oublierai...»

Ce revif de jeunesse, cette sève soudain remontante, Clairette les dépensait généreusement en bonnes œuvres, en visites aux indigents et aux malades du village. Elle espérait de cette façon apaiser ses confuses agitations et en même temps se faire pardonner les profanes dissipations de son esprit. Elle s'ingéniait à découvrir autour de Chanteraine les misères cachées, les pauvretés honteuses, les douleurs inconsolées, afin de satisfaire un besoin plus impérieux de dévouement et de tendresse. Elle pénétrait en d'obscurs taudis, où l'on souffrait de la faim et du froid, s'asseyait au chevet des moribonds, se penchait sur des lits d'enfants anémiés ou fiévreux. Partout, elle distribuait des aumônes, apportant ici de quoi confectionner un pot-au-feu, là, quelques bouteilles de vieux vin, faisant exécuter elle-même, chez le pharmacien, les ordonnances trop coûteuses du médecin, répandant partout des paroles réconfortantes. Les malheureux sont en plus grand nombre que les âmes charitables, et bientôt elle eut une notable clientèle de miséreux et de grabataires, éparpillés dans tous les coins de la commune.

En tête de ces clients besoigneux et intéressants figuraient la femme et les enfants de notre vieille connaissance Ildevert Brincard. Ils habitaient entre Larue et Fresnes, à la lisière d'un champ de fraisiers, une bicoque croulante, adossée à une sablière. Cette cabane, construite en torchis, écrasée sous un toit de tuiles à demi effondré, comprenait un faux grenier et une chambre, servant de cuisine et de dortoir à toute la famille, qui y grouillait pêle-mêle. D'ordinaire, la Brincarde faisait des ménages, mais elle était rhumatisante et souffrait depuis un mois d'une tumeur blanche au poignet droit, ce qui la forçait à renoncer à ses journées. La fille aînée qui courait sur ses dix-sept ans et un garçon qui en avait quinze travaillaient dans une féculerie; les deux plus jeunes, pareils à des moineaux pillards, vagabondaient dans les champs et y vivaient de maraude. Quant à Brincard, qui gagnait de bonnes journées, mais qui en buvait une partie au cabaret, il avait eu des malheurs. Un matin, au petit jour, Gerdolle, qui soupçonnait son ouvrier de décimer à son profit les jeunes plants de sa pépinière, s'était fait escorter du garde champêtre, et Brincard avait été pris la main dans le sac. Furieux, le pépiniériste avait dénoncé son délinquant au parquet. Depuis quelque temps on volait un peu partout aux environs et il fallait faire un exemple:—enlèvement nocturne d'arbustes avec cette circonstance aggravante que le voleur était employé chez le propriétaire;—le tribunal, bien décidé à saler le coupable, prononçait une condamnation à six mois de prison, que le malchanceux Brincard était en train de purger...

La femme, incapable de tout travail, le mari sous les verrous, il ne restait plus pour sustenter la maisonnée que les maigres salaires des deux aînés. Mais quand la guigne tient les gens, elle ne les lâche plus. Peu de jours après l'emprisonnement du père, vers la mi-novembre, le garçon attrapait une mauvaise fièvre dans sa féculerie et était obligé de s'aliter. Mlle Fontenac, qui depuis longtemps secourait la famille endettée, avait été immédiatement avisée de la nouvelle épreuve que subissait ce logis. Elle visitait maintenant assidûment les Brincard; elle leur avait amené un médecin, avait approvisionné de pain et de bois la huche et le bûcher vides. Chaque soir, elle apparaissait comme une bonne fée, chargée de provisions, et s'installait auprès du garçon malade.

VII

UN après-midi, retenue chez elle par une circonstance imprévue, Clairette n'avait pu quitter Chanteraine qu'assez tard. Enveloppée dans une cape de laine, sous laquelle elle dissimulait un panier garni de viandes froides et de grappes de raisin, elle se hâtait vers la fraisière, car le jour baissait, et un rouge soleil d'hiver s'enfonçait parmi les nuées pluvieuses du couchant. Quand elle pénétra dans l'unique chambre déjà presque enténébrée, elle fut étonnée d'apercevoir, au lieu de la femme Brincard, une silhouette masculine se dessinant dans la pénombre. Elle hasarda encore quelques pas, puis une soudaine émotion la cloua immobile au milieu de la pièce. Ses yeux, s'habituant à l'obscurité, venaient de constater que cet étranger n'était autre que Jacques Gerdolle. Elle ne put retenir une exclamation:

—Vous?...