—Mais ma chère, cela se voit tous les jours; et vous, par exemple…
—Ne parlons pas de moi!… interrompit brusquement la jeune femme; mais que diriez-vous si M. La Faucherie partageait vos idées?
Adeline eut un long sourire d'incrédulité.—Oh! quant à lui, c'est différent… S'il est venu ici, c'est que probablement quelqu'un l'y attirait.
—Vous pensez qu'il vous aime? demanda encore Véronique.
Pour toute réponse, Adeline sourit de nouveau d'un air demi-ironique et demi-mystérieux, puis elle haussa les épaules, et se replaçant devant la glace, souleva ses jolis bras et se mit à renouer ses cheveux… La tête un peu rejetée eu arrière, les lèvres rieuses, le nez au vent et la poitrine doucement soulevée, elle jetait tantôt à la glace et tantôt à sa cousine de petits coups d'œil interrogateurs. Sa jeune et victorieuse beauté semblait dire:—Peut-on ne pas m'aimer?
Au sortir de cet entretien, Véronique sentit une sourde et douloureuse irritation. Elle était froissée de ce ton de superbe indifférence, et les paroles d'Adeline retentissaient en elle comme un défi dédaigneux. D'où venait cette amertume étrange? Le penchant affectueux qu'elle avait pour Gérard était-il assez puissant déjà pour la faire souffrir à l'idée seule d'un partage possible avec Adeline? La simple affection avait-elle de ces violentes jalousies, et un pareil sentiment pouvait-il s'appeler encore de l'amitié?… Non, c'était de l'amour!—Cette pensée éclata comme un terrible éclair, et illumina tout à coup son cœur d'une clarté cruelle.—Elle se trouvait alors seule dans sa chambre, à la tombée de la nuit. Elle s'assit près de la fenêtre, et couvrit de ses mains sa figure brûlante. Ses tempes battaient et son corps était agité par un léger tremblement.—Il ne fallait plus se leurrer: elle aimait Gérard, et ces joies confuses, ce trouble étrange, cet intérêt jaloux, tout cela, c'était la passion… Mais alors quel odieux rôle allait-elle jouer dans cette maison où Gérard était considéré comme le futur mari de sa cousine? A quels lâches mensonges allait-elle être réduite, et où pouvait aboutir une si avilissante folie?… Tout ce qu'il y avait de fierté en elle se souleva. Elle appela à son aide toute son énergie, et résolut de se vaincre.—Non, dit-elle, je ne trahirai pas l'hospitalité qu'on me donne et je murerai si bien mon cœur que personne ne saura s'il est mort ou vivant.
Le surlendemain, quand Gérard revint chez madame Obligitte, Véronique, pendant toute la durée de sa visite, demeura impassible, silencieuse et comme enfermée dans une glaciale enveloppe d'indifférence. En vain, le jeune homme, désolé de cette froideur, voulut-il chercher son regard et la questionner. Il n'obtint aucune réponse, et quand vint l'heure de rentrer au Doyenné, il s'éloigna pensif et attristé.
Le même soir, Véronique, après cette visite, se promenait au jardin. C'était la première soirée de mai, et sa tante, avec Adeline, s'était rendue pieusement à l'église où l'on célébrait l'ouverture du Mois de Marie.—Elle errait seule le long des sentiers herbeux du verger abandonné; elle se disait que la lutte dont elle venait de sortir victorieuse recommencerait le lendemain, et elle se demandait si elle aurait toujours la même force et le même succès.—Comme pour affaiblir encore son courage, le printemps, alors dans son plein épanouissement, lui envoyait toutes ses tièdes haleines de fleurs demi-closes et de bourgeons entr'ouverts; les vieux pommiers moussus secouaient sur sa tête leur neige odorante, et la jeune lune, qui dressait au-dessus des toits aigus son mince croissant, mettait une tendre et féerique lumière dans la verdure des massifs. Au bas de la terrasse, vers le faubourg, on entendait des rumeurs et des chants lointains… Le jour du 1er mai, dans les villages de l'Argonne, les jeunes garçons vont de porte en porte, des branches vertes à la main, chanter le Mai demander de l'argent ou des œufs. Les chansons des Trimazeaux (c'est le nom qu'on donne aux quêteurs) bourdonnaient dans l'éloignement, et ajoutaient un élément de plus au charme printanier qui troublait Véronique.—Tandis qu'elle marchait rapidement en s'exhortant à la lutte et en cherchant à secouer la langueur qui la gagnait peu à peu, elle entendit un bruit de pas, et vit Gérard s'avancer sous les pommiers de la grande allée.
Elle s'arrêta brusquement et l'attendit, immobile comme une pâle statue sous les bleuâtres rayons de la lune. Quand il fut près d'elle:
—Ma tante et ma cousine sont sorties, dit-elle d'une voix âpre, ne le saviez-vous pas?