—La servante vient de me l'apprendre, répondit-il, mais elle m'a dit que vous étiez au jardin… et j'ai pensé que vous me permettriez de vous y tenir compagnie.

Un refus aurait pu lui montrer qu'elle avait peur et l'enhardir; elle le comprit et se borna à faire un muet signe de tête, puis elle reprit lentement sa promenade entre les hautes bordures de buis. Gérard marchait à ses côtés, embarrassé de ce long silence et de ce froid accueil, et refoulant au fond de son cœur les sentiments qui l'avaient poussé, par cette soirée de mai, vers la maison de la place Verte.—Par instants, on entendait le bouillonnement lointain de l'Aire qui courait dans les prés, au bas des terrasses du verger. Tout à coup le chœur des Trimazeaux retentit de l'autre côté de la rivière, et l'un des couplets de la chanson monta jusque dans les arbres du jardin:

C'est le joli mois de mai,
L'hiver est passé;
Je n'puis tenir mon cœur de joie aller,
Tant aller, tant danser!…
Vous aller, moi chanter,
Trimazeaux,
C'est le mai, le joli mai.
C'est le joli mois de mai.

—J'aime cette chanson, dit Gérard.—Comme ces voix d'enfants gagnent à être entendues la nuit!… Ne trouvez-vous pas que dans cette musique primitive on sent toute l'impression du printemps sur des cœurs simples?

Véronique répondait brièvement, craignant de laisser percer dans le frémissement de sa voix l'émotion qui la pénétrait. Tandis que Gérard parlait, elle constatait, combien, depuis la veille, son mal avait fait de progrès. Il s'était passé en elle quelque chose de semblable au travail latent d'un incendie qui couve pendant de longues heures, et qui éclate violemment… A peine a-t-on aperçu la première étincelle, que toute la maison est embrasée. Depuis la veille seulement, elle avait conscience de son amour, et déjà elle se sentait possédée tout entière… Sous l'aiguillon de cette pensée, elle pressait le pas comme pour échapper par une marche rapide aux dangers du tête-à-tête. Tout à coup elle poussa un léger cri et posa instinctivement sa main sur le bras du jeune homme; elle venait de se heurter à une souche d'arbre, et son pied avait tourné.

—Vous vous êtes fait mal? dit Gérard en la forçant à prendre son bras.

—Non, répondit-elle, j'ai seulement le pied un peu engourdi.

Elle se remit à marcher, mais plus lentement et sans se séparer de son compagnon. Elle sentait, au tremblement du bras sur lequel se posait le sien, combien Gérard était ému; elle voyait au clair de lune ses lèvres s'entr'ouvrir, prêtes à laisser échapper enfin le mot qu'elle redoutait. Elle fit un effort énergique, et résolut d'aller au-devant du danger. Elle s'arrêta, quitta le bras de Gérard, et le regardant courageusement en face.

—Vous êtes un cœur loyal, monsieur La Faucherie? demanda-t-elle.

—Avez-vous quelque raison d'en douter? dit-il d'une voix troublée.