—Je ne la subirai pas, répondit-elle, j'en jure par le ciel que voici!… Je fuirai la maison de ma tante, et c'est vous qui l'aurez voulu.
—Ainsi vous ne m'aimez pas? fit-il désespéré.
Elle rassembla toute son énergie, et le regarda en face:—Non, dit-elle; puis elle s'éloigna par une allée transversale et disparut derrière les massifs.
Quand elle fut certaine qu'il ne la suivait pas, elle s'arrêta. Elle l'entendit bientôt remonter vers la maison, puis la porte du logis retomba sur lui… Alors elle se dit qu'il s'en allait désolé, humilié, souffrant, et tout son cœur se déchira.—En elle, l'amour saignant et meurtri protestait. Elle courut à la terrasse pour entendre encore le bruit mourant de son pas dans la rue déserte qui descendait vers le faubourg; intérieurement elle lui criait de toutes les forces de son âme: «Reviens! J'ai menti et je n'aime que toi!..» Puis soudain elle reculait effrayée; il lui semblait que son être se dédoublait et qu'à ses côtés une voix rude murmurait:—Souffre et tais-toi… Tu ne dois pas l'aimer. Dans ta vie il n'y a plus de place pour l'amour…
Elle restait immobile et comme pétrifiée, et pendant ce temps la chanson des Trimazeaux arrivait jusqu'à elle, apportée par le vent de la nuit de mai:
En passant emmi les champs,
J'ai trouvé les blés si grands;
Les avoines vont se levant,
Les aubépines fleurissant…
Trimazeaux,
C'est le mai, le joli mois de mai.
III
Les cœurs les plus sincèrement épris sont les plus prompts à désespérer; la vivacité de la passion leur enlève, avec le sang-froid, toute leur confiance. Plus maître de lui, Gérard eût remarqué le trouble de Véronique, mais il n'avait entendu que les paroles cruelles qui le bannissaient, et il était revenu désolé au Doyenné.
Le lendemain, au déjeuner, madame La Faucherie vit la tristesse de son fils et remarqua qu'il mangeait à peine. D'ordinaire, après le repas, ils faisaient ensemble une promenade jusqu'à la lisière de la forêt. Ce jour-là, Gérard monta dans sa chambre et s'y enferma.—Sa pensée est ailleurs, se dit madame La Faucherie en souriant tristement, et l'amour lui fait oublier nos vieilles habitudes.—Elle avait entraîné en toute hâte son fils sur le chemin du mariage, et maintenant elle suivait, avec un intérêt mélancolique, ses progrès sur cette route qui l'éloignait d'elle; son cœur de mère était partagé entre deux affections rivales, et, bien qu'elle eût prévu ce déchirement, elle en souffrait. Seulement elle essayait de se consoler en songeant que Gérard lui devrait son bonheur avec Adeline. La tristesse de son fils n'alarma d'abord que très peu sa tendresse; elle l'attribuait à quelque rigueur capricieuse de la jeune fille.—Ce sont bouderies d'amoureux, se disait-elle, et cela passera comme les giboulées de mars.—Mais quand, le lendemain, au lieu de partir pour Saint-Gengoult, Gérard, plus sombre encore, resta au logis, elle commença à s'inquiéter. Le dîner fut silencieux, et vers la fin du repas, madame La Faucherie crut voir une larme dans les yeux de son fils.—Allons, pensa-t-elle, il est temps de parler et de lui demander ses confidences.—Elle s'assit près de lui, et prit ses mains dans les siennes:—Tu es triste, dit-elle, es-tu malade?
Gérard essaya un geste de dénégation, mais elle sourit d'un air incrédule et reprit:—Si fait, tu souffres… N'as-tu pas la permission de conter tes douleurs à ta mère, ou n'as-tu plus confiance en moi?… Voyons, Gérard, tu aimes Adeline Obligitte?