Il releva la tête, et répondit d'une voix ferme:—Non, ma mère.—Et comme elle le regardait d'un air stupéfait, les yeux plongés dans ses yeux, il répéta:—Non, je n'ai jamais songé à mademoiselle Adeline, je ne l'aime pas, et afin que ma conduite n'ait plus rien d'équivoque, je suis décidé à ne plus retourner chez madame Obligitte…

Il se leva et ajouta:—Si vous m'aviez parlé plus tôt de vos projets, ma mère, je vous aurais détournée d'une tentative qui ne devait aboutir à rien de bon.—Il s'arrêta, sentant que, malgré lui, il avait mis un accent de reproche dans ses paroles, et tout confus de l'amertume de sa réponse, il courut embrasser sa mère dont les yeux s'emplissaient de larmes.

—Mais tu souffres, répéta madame La Faucherie, je le vois bien; dis-moi au moins la cause de ton mal!…

—A quoi bon? fit-il, vous ne pourriez rien pour le guérir.

Il sortit. Sa mère resta seule, désolée et portant dans son cœur les débris de son rêve brisé. Elle essayait encore par moments de se faire illusion et de croire à quelque dépit amoureux contre Adeline… Mais non, le doute n'était plus permis; la vérité a un accent tout spécial, et cet accent avait vibré dans la réponse de Gérard. Il n'aimait pas Adeline, et tout l'édifice si laborieusement élevé par madame La Faucherie venait de s'écrouler.—Mais alors, se disait-elle, quelle est cette angoisse qui le tourmente, et qui donc l'a causée?—Cette préoccupation l'obséda toute la nuit et lui ôta le sommeil. Quand elle fermait les yeux, elle revoyait Gérard pâle et morose, et elle se figurait qu'il allait tomber malade. Son cerveau s'empara de cette crainte et se mit à travailler. Vers le milieu de la nuit elle n'y tint plus, prit sa lampe et monta chez son fils. Il dormait. Le sommeil, si fort dans la pleine jeunesse et si irrésistible, avait vaincu le chagrin. Il dormait profondément. Ses yeux étaient clos et ses lèvres s'entr'ouvraient légèrement frémissantes. Madame La Faucherie abaissa l'abat-jour de la lampe, afin de ne pas éveiller Gérard, et le contempla un moment avec bonheur… La petite chambre était un peu en désordre et un rayon de lune tombait sur des livres ouverts. En portant les yeux de ce côté, madame La Faucherie remarqua un bout de ruban violet au milieu d'une touffe de fleurettes fanées. Elle s'approcha, examina curieusement ce ruban et ces petites fleurs bleues. C'étaient des véroniques sauvages, et elle se souvint d'avoir vu la nièce de madame Obligitte porter des rubans pareils à celui qui était là… Aussitôt un éclair traversa son esprit et tout lui fut expliqué.—Ah! le malheureux enfant, s'écria-t-elle, voilà le secret de sa tristesse…

En découvrant la passion de son fils pour Véronique, madame La Faucherie fut prise d'un amer découragement. Depuis deux mois, le mariage qu'elle projetait pour Gérard avait été l'occupation de ses jours et de ses nuits. Le succès de ce projet eût comblé tous ses désirs. Maintes fois déjà, en imagination, elle s'était représenté le jeune ménage établi au Doyenné: Gérard aimé de sa femme, heureux dans son intérieur, influent dans le pays… Afin de tout mener à bien, elle n'avait épargné ni peine, ni démarches, ni précautions adroites. Elle avait réussi à forcer la porte inhospitalière de la maison Obligitte et à y introduire Gérard; elle avait cru donner à cette union, longtemps préparée, les couleurs séduisantes d'un mariage d'inclination, et au moment où, près du but, elle triomphait déjà, voilà que toutes ses précautions et son adresse tournaient contre elle; l'échafaudage de ses combinaisons savantes s'écroulait, et toute cette ruine était l'œuvre de cette petite femme, pâle et silencieuse, qu'elle avait à peine entrevue!

Malgré sa douceur habituelle, madame La Faucherie ne put se défendre d'un mouvement de colère contre Véronique.—D'où venait-elle, et quels charmes avait-elle mis en œuvre pour ensorceler Gérard?—C'est sans doute une coquette qui se plaît à le tourmenter! s'écria-t-elle en songeant à la tristesse de son fils… Puis son bon naturel l'emportant sur son dépit:—Qui sait? pensa-t-elle, c'est peut-être une honnête femme qui ne veut pas encourager une folie? Si j'allais la trouver.—Peu à peu l'idée de voir Véronique germa et grandit dans son esprit. Avant de prendre un parti, n'était-il pas nécessaire de connaître celle qui avait causé tout le mal? Si réellement Véronique avait une âme loyale, peut-être, à elles deux, découvriraient-elles un moyen de tout sauver? Mais était-il encore temps? Madame La Faucherie secoua tristement la tête. Elle connaissait la nature à la fois timide et exaltée de Gérard, et elle n'avait qu'une confiance médiocre dans le succès des remèdes vulgaires.—Enfin, reprenait-elle au milieu de ses amères réflexions, elle est veuve, et si la folie de Gérard nous poussait à bout, nous aurions au moins la ressource de les marier…

Madame la Faucherie pensa qu'avant toutes choses il importait d'éloigner son fils. Elle ne voulait pas blesser l'amour-propre des Obligitte en rompant brusquement avec eux. Déjà madame Obligitte avait insinué qu'il était temps de se prononcer catégoriquement; elle trouvait, selon les habitudes françaises, que les deux jeunes gens s'étaient vus suffisamment. Afin de ne pas compromettre sa fille par des assiduités prolongées, elle avait fait savoir qu'elle partait avec Adeline pour un voyage de quelques semaines. Madame La Faucherie insista pour que Gérard s'absentât lui-même momentanément. Elle avait, du côté des Islettes, sur la lisière de la forêt, une ferme dont les bâtiments exigeaient des réparations urgentes. Elle décida, sans trop de peine, son fils à s'occuper personnellement de cette affaire, et un matin il partit, impatient de changer d'air et de secouer par de longues marches l'abattement qui avait suivi la fièvre des premiers jours.

Aussitôt après son départ, madame La Faucherie se rendit au logis de la place Verte. M. Obligitte avait accompagné sa femme et sa fille dans leur excursion, et la jeune femme était seule au logis. Madame La Faucherie se fit conduire à la chambre de Véronique.—C'était une petite pièce, située au premier étage, dont la fenêtre à meneaux de pierre s'ouvrait sur le vaste horizon des bois. Les murs en étaient simplement blanchis à la chaux; dans un angle, une étagère, chargée de livres, faisait face à un pastel encore souriant dans son cadre terni; au fond, se dressait le lit voilé de rideaux blancs; puis venaient une massive armoire de chêne, quelques vieux fauteuils et, non loin de la croisée, un petit guéridon supportant un vase plein de fleurs sauvages.—C'était tout. Véronique, vêtue de noir, lisait près de la croisée entr'ouverte; un ruban pensée nouait ses cheveux bruns, et quelques violettes achevaient de se faner à son corsage. En voyant entrer madame La Faucherie, elle se leva silencieusement.—D'un coup d'œil la mère de Gérard saisit les moindres détails de cet intérieur simple et harmonieux, et elle se sentit presque rassurée.

—Je viens, dit-elle en s'asseyant, faire près de vous, Madame, une démarche qui vous paraîtra peut-être étrange, mais elle m'est imposée par une nécessité pénible, et vous me la pardonnerez plus tard…