Véronique se leva. Sa souffrance intérieure se révélait par la rougeur de ses joues et le gonflement de sa poitrine.—Madame, fit-elle d'un ton de reproche, vous m'aviez prévenue que vos paroles seraient étranges, mais vous ne m'aviez pas dit qu'elles seraient blessantes…

Madame La Faucherie, en voyant les traits bouleversés de la jeune femme, sentit combien elle avait été cruelle; son cœur se serra et ses beaux yeux bleus devinrent humides.—Pardonnez-moi! s'écria-t-elle en prenant les mains de Véronique; la douleur de voir mes rêves déçus a donné à mes paroles une amertume qui n'est pas dans mon cœur… J'avais mis toutes mes espérances dans ce projet de mariage; j'y voyais la joie de ma vieillesse, le bonheur et l'avenir de Gérard… Je l'aime tant! continua-t-elle avec un accent où l'on devinait toute l'exaltation de son amour, il ne m'a jamais quittée, je l'ai suivi partout. Je ne demandais que deux choses à Dieu: le voir marié, et n'être séparé de lui que par la mort!—Devenant alors plus expansive à mesure qu'elle s'attendrissait, elle se mit à parler longuement de son fils; elle dit comment elle l'avait élevé, avec quelle jalouse inquiétude elle avait veillé sur lui au Doyenné, avec quelle émotion elle avait assisté à l'éclosion de cet amour, qu'elle croyait inspiré par Adeline… Elle se trouvait trop heureuse dans ce temps-là, elle songeait déjà au ménage de Gérard, à la maison pleine d'enfants, à ses calmes joies d'aïeule!…

Véronique s'était rapprochée, et lui tenant encore les mains, semblait suspendue à ses lèvres, tant elle était attentive. Elle écoutait avec un mélange de joie et une douleur aiguë ces révélations intimes sur celui à qui son cœur appartenait maintenant tout entier; elle savourait avec une jouissance indicible cette dernière satisfaction qui consiste à entendre parler d'un être aimé qu'on ne reverra plus.

—Maintenant tous mes rêves ont fait naufrage, murmura madame La
Faucherie, et ses larmes coulèrent abondamment.

En la voyant pleurer, Véronique se sentit prise d'une soudaine tendresse; elle se jeta à ses genoux, et baisa passionnément ses deux mains.

—Pardonnez-moi! s'écria-t-elle.—Madame La Faucherie très émue l'attira doucement vers elle, et la jeune femme se précipitant à son cou la couvrit de caresses. Toutes les glaces de sa réserve et de sa défiance étaient fondues. Elle mettait dans l'expansion de sa tendresse la passion qu'elle sentait pour Gérard, et qu'elle avait comprimée dans son sein. Elle donnait à la mère tout ce qu'elle s'était promis de refuser au fils. Elle baisait, avec une ivresse délicieuse, les yeux humides et les doux cheveux blancs de madame La Faucherie; elle confondait dans ses embrassements son respect et son amour, et elle s'y oubliait.—Pardonnez-moi! répétait-elle d'une voix suppliante, dites-moi ce qu'il faut faire pour tout réparer, et je le ferai.

—Hélas! soupirait la mère, je crains que le mal ne soit sans remède…
Il vous aime trop!

—Quand il ne me verra plus, il m'oubliera.

—Vous ne l'aimez donc pas, vous?

Pour toute réponse, Véronique secoua la tête et redoubla ses baisers.