Sous la chaude influence de ces caresses, madame La Faucherie sentit s'évanouir ses préventions. Elle était entrée chez Véronique le cœur plein de rancune et de froideur; elle avait compté sur un accueil hautain et hostile. Elle se trouvait prise au dépourvu par cette effusion si franche et si inattendue, et se voyait désarmée avant même d'avoir combattu. Bientôt elle répondit elle-même aux caresses par des caresses. En sentant dans ses bras palpiter cette jeune poitrine, et sur sa bouche se presser ces lèvres filiales, elle songeait que ce qu'elle avait surtout désiré, c'était une bru aimante et dévouée, capable de faire le bonheur de Gérard sans lui ravir, à elle, sa part de maternelle affection… Toutes ces choses, Véronique ne les lui donnerait-elle pas mieux qu'Adeline?… Adeline, il est vrai, était riche, et la position de Véronique était peut-être plus que modeste… Mais Gérard avait une fortune suffisante, et d'ailleurs il aimait cette jeune femme. N'était-ce point la plus essentielle condition du bonheur!—Insensiblement madame La Faucherie redevenait ce qu'elle avait été autrefois, une âme noble, généreuse, élevée. On eût dit que chacun des baisers de Véronique faisait éclater, pièce à pièce, les cloisons mesquines et les préjugés bourgeois qui avaient un moment emprisonné son esprit.
—Et pourquoi n'épouseriez-vous pas Gérard?… reprit-elle tout à coup avec un accent où vibrait tout son orgueil de mère, pourquoi ne seriez-vous pas sa femme? Est-ce moi qui vous fais peur, et ne voulez-vous pas être ma fille?…
Elle serra Véronique dans ses bras et la baisa au front, mais la jeune femme, frissonnante, s'arracha brusquement à cette étreinte.
—Non, non! s'écria-t-elle avec une expression déchirante, c'est impossible!
—Impossible?… dit la mère de Gérard en la regardant surprise, impossible, et pourquoi?
—Je ne suis pas libre, répondit Véronique d'une voix sourde, mon mari existe, et nous sommes séparés judiciairement.—Elle s'arrêta un moment, puis, d'un ton plus ferme, elle ajouta:—Ceci suffit pour expliquer mon refus, dispensez-moi d'entrer dans des détails qui me font mal.
Les deux femmes se regardèrent un instant, silencieuses et accablées, l'une par l'aveu qu'elle venait de faire, l'autre par la chute de sa dernière espérance.—Ah! dit enfin madame La Faucherie, notre malheur est complet, et le danger est plus terrible que je ne pensais.
Véronique releva la tête.—Rassurez-vous, madame, je suis forte, je lutterai et je ne succomberai pas.
Madame La Faucherie la regarda d'un air de doute.—Souvenez-vous, répondit-elle, que vous avez vingt ans, que vous êtes aimante et que vous êtes aimée… Si vous êtes assez forte pour ne pas faiblir aujourd'hui, le serez-vous encore demain?… En prononçant votre séparation, les juges vous ont-ils pourvue d'un talisman qui préserve de l'amour?… Ma pauvre enfant, leur sentence vous a exposée aux dangers de la liberté, sans vous rendre, la libre disposition de vous-même.
—Je le sais! répliqua fièrement Véronique, je me le suis dit dès le premier jour, et j'ai juré de montrer au monde que, même dans le chemin périlleux où je suis, on peut marcher droit et tête haute…