—A tout le monde?… interrompit Xavier en la regardant d'un air de reproche.
—Non, pas à toi! s'écria-t-elle en se rapprochant de lui, tu as toujours été bon pour moi, cousin Xavier. Mais les autres!… Tu as entendu Gaspard, hier, et tu sais qu'il m'a prise en aversion… Mes cousines sont méchantes avec moi et ma tante ne m'aime pas. Je fais pourtant ce que je puis pour qu'on m'aime, et je n'y réussis pas! Je sens que je leur pèse. Je ne suis qu'une enfant, mais j'ai de l'orgueil, moi aussi, et je souffre… Je veux partir.
—Partir!… Xavier laissa tomber son ciseau et demeura muet. Il regardait sa cousine sans pouvoir parler, et ses mains étaient toutes tremblantes. Pour lui, Gertrude était la seule joie de la maison, le seul point lumineux dans la vie grise et terne de tous les jours.—Partir! reprit-il enfin d'une voix sourde, seule! à ton âge!… Y penses-tu?
—Il y a longtemps que j'y pense, poursuivit Gertrude, et j'avais hésité jusqu'à hier soir, mais ce matin mon parti est pris. Je suis courageuse, je travaillerai. Voilà un an que je vais coudre chez la modiste du village; c'est une bonne fille qui m'a appris ce qu'elle sait et qui s'est déjà occupée de me chercher une place à la ville.
—Elle l'a trouvée? demanda-t-il avec anxiété.
—Oui, et c'est pourquoi je me suis décidée à te parler ce matin avant que tu ne partes pour les Islettes… Voici une lettre que je te prie de mettre à la poste là-bas.
Xavier demeurait silencieux. Ses yeux sombres avaient pris une expression d'angoisse passionnée. Il contemplait tristement Gertrude, qui s'était approchée du poêle et tendait vers la plaque de fonte ses petites mains glacées.
—Dans trois jours, reprit-elle, quand tu retourneras aux Islettes, il faudra que tu aies la complaisance de passer de nouveau au bureau de poste. La maîtresse du magasin où je désire travailler doit répondre à cette lettre poste restante, et tu me rapporteras sa réponse.
—Je ferai ce que tu demandes, dit-il en soupirant profondément; mais songes-y bien encore, Gertrude… La vie est dure chez les autres!
—Je le sais, répondit-elle avec amertume… Puis comme elle craignait de l'avoir blessé, elle lui prit la main et la serra.