—Je sais tout, répondit-il, et il lui conta rapidement son aventure du Four-aux-Moines, la conversation du verrier et le message dont il avait voulu le charger.—Elle l'écoutait, appuyée contre un meuble, ses grands yeux sombres s'emplissaient de larmes à mesure qu'il parlait; à la fin, accablée sous le poids de toutes ces émotions, elle s'assit et plongea sa figure dans ses mains sans proférer un mot.
—Oui, reprit Gérard, c'est de sa bouche que j'ai appris que vous n'étiez plus libre… Et quand tout m'a été révélé, je ne vous ai que plus admirée et plus fortement aimée…
—Puisque vous savez qui je suis, quittez-moi… Je vous en supplie!…
Vous le voyez, je n'ai pas même la force de vous répondre…
—Oui, je le vois, répliqua-t-il d'un air navré, je suis maladroit… Ma main appuie douloureusement sur la plaie qu'elle voudrait guérir.
Elle secoua la tête:—Il y a des blessures qu'on ne guérit jamais.
—Pourquoi vous défiez-vous de moi? s'écria Gérard en se rapprochant d'elle d'un air suppliant; le hasard, en me rendant le confident involontaire de votre secret, m'a presque donné le droit de m'associer à vos chagrins… Me prenez-vous pour un de ces adorateurs vulgaires, qui ne savent prodiguer à une femme que leurs inutiles soupirs et leurs attentions compromettantes?
—Je ne vous fais pas cette injure; je sais que vous avez une âme généreuse, mais…
—Mettez-la à l'épreuve… Mon affection sera dévouée sans être importune. Je serai l'ami inconnu qui ne se montre qu'aux heures difficiles, prend sa part du fardeau et disparaît ensuite. Appuyez-vous sur moi; ma pensée et mon énergie sont à vous…
Elle se sentait si meurtrie, si abandonnée et si lasse, qu'elle oublia un moment la réalité pour écouter ces paroles sincèrement émues et ce cri d'adoration passionnée. Spontanément elle lui tendit la main, puis revenant brusquement à elle:—Je ne puis accepter, dit-elle d'une voix doucement frémissante, merci…
Leurs regards se rencontrèrent pour la première fois; il s'agenouilla à ses pieds et baisa pieusement sa main, qu'il avait gardée dans la sienne… Le silence régnait en maître dans le vieux salon. Leurs yeux seuls parlaient. Dans la pénombre, les bruns regards du jeune homme s'enfonçaient dans les sombres prunelles de Véronique, et dans cet échange passionné, dans ces rayonnements d'âme, il y avait un poème plus enivrant que le dialogue du cantique des cantiques. Les paroles humaines sont trop pauvres et trop limitées pour traduire cette poésie des yeux, cette idéale conversation des regards amoureux. L'obscurité commençante, l'odeur des chèvrefeuilles de la terrasse, la moite pression des mains contre les mains achevaient de faire perdre aux deux jeunes gens le sentiment du monde extérieur et de la vie réelle.—Pourquoi ne voulez-vous pas de mon amour? osa enfin murmurer Gérard.