—Je dois être au magasin le 1er mars, répondit la jeune fille, et je voudrais partir au moins la veille.

—Nous avons encore quatre jours jusqu'à la fin du mois, reprit froidement la veuve, je pense que vous les emploierez à réfléchir…. Bonsoir, ma nièce.

Elle s'apprêtait à lui tendre machinalement son front comme chaque soir, mais Gertrude se borna à la saluer et sortit sans ajouter une parole.

III

Le jour fixé pour le départ de l'orpheline était arrivé. Sa petite malle, cadenassée et ficelée, attendait dans le corridor le passage d'Herbillon le brioleur[2] qui devait la charger sur un de ses mulets, et accompagner la jeune fille jusqu'aux Islettes où passe le courrier de B… Il ne restait plus à Gertrude qu'une démarche pénible à faire, c'était sa visite d'adieu à l'oncle Renaudin. Cette visite lui coûtait, car le bonhomme était quinteux et recevait fort mal les visiteurs, surtout quand ceux-ci faisaient partie de sa famille. Néanmoins Gertrude se croyait obligée à ce dernier devoir. L'oncle Eustache était le frère de sa mère, et puis elle l'avait trouvé si faible, si vieilli, lorsqu'elle l'avait rencontré récemment!… Qui pouvait dire si elle le reverrait jamais? C'est en songeant à toutes ces choses que, vers midi, Gertrude prit le chemin de la maison de son oncle.

Cette maison était une ancienne dépendance de l'abbaye de Lachalade, et on l'appelait encore l'Abbatiale. Elle était bâtie un peu en dehors du village, sur une éminence d'où l'on dominait la vallée de la Biesme, et elle comprenait, outre les bâtiments d'habitation, un grand jardin abandonné dont les murs croulants ne finissaient qu'à la lisière de la forêt. Le chemin qui allait du village à l'Abbatiale était bordé de peupliers mélancoliques et aboutissait à un grand mur triste dans lequel était pratiquée une porte cintrée, prudemment munie d'un guichet. C'est devant cette porte que Gertrude s'arrêta pour respirer, car son cœur battait fort et elle se sentait tout oppressée. Au bout de quelques minutes elle agita la chaîne rouillée de la sonnette. Un tintement plaintif réveilla l'écho de la cour sonore, un aboiement lointain y répondit, mais personne ne se montra. Enfin un bruit de sabots résonna dans la cour, puis une clef grinça dans la serrure et la porte s'entre-bâilla.

—Bonjour, Fanchette; puis-je voir mon oncle? demanda Gertrude à une vieille servante qui l'examinait d'un air revêche.

—Vous savez bien que M. Renaudin ne veut recevoir personne, répondit froidement celle-ci.

—C'est que je pars ce soir… pour longtemps, et j'aurais désiré lui dire adieu.

La servante, tenant toujours la porte à demi fermée, considérait la jeune fille d'un air soupçonneux.