Le brioleur Herbillon, qui était un brave homme et qui la voyait triste, essayait de la distraire en lui contant des histoires de chasse. De temps à autre, tout en talonnant son mulet, il entonnait une vieille chanson du pays, à laquelle les tintements des sonnailles formaient un accompagnement naturel. En sa qualité de brioleur, il savait des chansons de toute sorte et de toute provenance; tristes, gaies ou gaillardes; chansons de noce et chansons de métier, refrains de soldats ou complaintes de bergers.—Il en dit une surtout qui remua le cœur de Gertrude, tant l'air lui semblait doux et tant quelques-unes des rustiques paroles s'accordaient avec sa situation:
«Mon Dieu, mon Dieu, que je suis aise
Quand j'ai ma mie auprès de moi!
Je la prends et je la regarde:
O ma mignonne, embrasse-moi!
—Comment veux-tu que je t'embrasse?…
Tout chacun dit du mal de toi;
On dit que tu vas à la guerre,
Servir dans les soldats du roi.
—Ceux qui t'ont dit cela, ma belle,
Ne t'ont dit que la vérité;
Mon cheval est là à la porte,
Est tout sellé et tout bridé…
—J'ai tant pleuré, versé de larmes,
Que les ruisseaux ont débordé;
Petits ruisseaux, grandes rivières,
Quatre moulins en ont viré…»
Gertrude à son tour fondait en larmes aux sons de cette complainte rythmée par la voix chevrotante du brioleur. Celui-ci vit que son remède produisait un effet contraire à celui qu'il avait espéré, et il s'arrêta court.
—Voyons, dit-il, mademoiselle Gertrude, ne vous laissez pas aller ainsi à votre envie de pleurer. Je sais bien que ça soulage le cœur, mais ça gâte les yeux quasiment comme la fumée de bois vert. Allons, allons, hardi!… Montrez que vous êtes brave à l'égal de feu votre père!… Aussi bien, nous voici au bourg et il ne faut pas que les gens des Islettes vous voient pleurer comme une petite fille.
On était arrivé en effet, et déjà l'auberge se montrait avec son escalier de pierre, son enseigne balancée par le vent, et sa remise pleine de chevaux de rouliers. Gertrude essuya ses yeux, le brioleur déchargea la petite malle, serra la main de la jeune fille et prit congé. La voiture ne devait pas tarder; Gertrude s'assit sur le banc de l'auberge, et elle n'y était pas depuis cinq minutes, lorsque tintèrent les grelots du courrier qui descendait au galop la côte de Biesme.
Les chevaux s'arrêtèrent tout fumants devant l'auberge. On lia la malle derrière la capote, et déjà Gertrude s'apprêtait à monter, quand elle entendit son nom prononcé par une voix bien connue… Celui qu'elle n'espérait plus, Xavier, sortit d'une maison voisine et s'élança vers elle.
—Ah! s'écria Gertrude en lui tendant la main, je savais bien que tu ne me laisserais pas partir ainsi!