IV

Hop! hop!… A travers les hautes forêts de l'Argonne la voiture passait au trot, et la faible lueur des lanternes éclairait vaguement les profondeurs boisées où la brume flottait sur la cime des chênes. Parfois une éclatante et soudaine illumination flamboyait parmi les arbres de la lisière. De larges embrasures se découpaient en noir sur un fond lumineux, et vers le ciel s'élançaient de hautes cheminées surmontées d'une fumée rougeâtre.—C'était une verrerie… Les baies des fenêtres laissaient voir des ombres fantastiques s'agitant dans cette lumière incandescente et remuant des matières embrasées au bout de longues cannes de fer… C'étaient les verriers, les hâzis maigres et brûlés par les flammes d'enfer de leurs ouvreaux nuit et jour allumés… Et Gertrude songeait à la maison de sa tante, à l'appentis couvert de tuiles moussues et à Xavier. Elle revoyait ce dernier accoudé sur son établi, le menton dans sa main, pensif, concentré, les yeux tournés vers une vision intérieure. Elle le voyait aussi courant dans les bois à la recherche des premières fleurs de la saison, elle entendait encore l'accent profondément triste de sa voix, lorsqu'ils s'étaient dit adieu devant l'auberge… Quelle étrange nature et qu'y avait-il réellement au fond de ce cœur obscur? Sous cette enveloppe dure et difficile à pénétrer, Gertrude devinait une féconde source de tendresse qui jaillirait peut-être un jour.—Et en pensant à toutes ces choses, elle pressait contre ses lèvres le petit bouquet d'anémones, le sauvage bouquet noué avec un brin d'herbe et qui sentait les bois et le printemps.

Hop! hop!… Sur la route blafarde, parmi de grandes plaines nues et crayeuses, la voiture roulait, et les sabots des chevaux heurtant les cailloux faisaient jaillir des étincelles. Le ciel terne et sans étoiles bordait confusément un horizon monotone. Parfois la masse noire d'une ferme endormie se dressait sur la berge du chemin, ou bien, dans les champs, on entrevoyait un parc de moutons avec la maison roulante du berger… Et Gertrude songeait à la vie errante du régiment, quand elle suivait son père d'étape en étape, blottie dans un coin de son manteau, bercée par le roulement du fourgon; elle se souvenait que parfois un gros baiser du capitaine Jacques la réveillait à demi, et qu'entre les plis du manteau elle distinguait un coin du ciel étoilé… Ah! les bons baisers donnés à plein cœur, il y avait longtemps qu'elle ne les connaissait plus! Les petits soins paternels, les dorloteries et les câlineries du réveil, les intimes babillages du coin du feu, tout cela était bien loin!…

Ho, la Grise! holà, Blond!… On était arrivé au relais. Des lumières couraient aux croisées de l'auberge; la porte de la remise s'ouvrait, un garçon d'écurie dételait les chevaux tout fumants et en amenait de frais. Le facteur s'avançait lourdement avec sa sacoche pleine de lettres; une commère recommandait un paquet au conducteur; un homme courbé sous le poids de deux seaux remplis au réservoir prochain se dirigeait lentement vers l'auge. Par la porte ouverte de l'auberge on voyait un bon feu flambant, on entendait de gros rires et le choc des verres… Au dehors le vent sifflait contre les rideaux de la capote, et Gertrude se sentait plus seule que jamais. Elle enviait les gens qui se chauffaient au feu de l'auberge, et ceux qui dormaient dans les maisons du village après une rude journée de labeur; elle se disait qu'elle n'avait plus de chez elle, plus de foyer, plus de maison!…

En route!… et la voiture reprenait le trot.—Encore des champs à perte de vue, des sillons nus, des chaumes frissonnant au vent, de petits villages assoupis et blottis autour de leur clocher. Encore de grands bois sombres où l'écho répercutait le bruit des roues et des claquements du fouet, puis la voiture enrayée glissa rapidement sur une longue pente. De grands prés s'étendaient au long d'une rivière bordée de peupliers, un moulin apparaissait avec son bief rempli d'eau, des coteaux de vignes dessinaient vaguement leurs formes arrondies, et, au loin, sur une colline, des centaines de lumières scintillaient… C'était la ville.—Les chevaux redoublèrent de vitesse, le conducteur fit claquer son fouet avec frénésie et on traversa les faubourgs… Encore un pont, une large rue plantée d'arbres, puis la voiture s'arrêta brusquement devant un bureau de messageries. On était à B…

Gertrude descendit tout engourdie. Il était trop tard pour aller frapper à la porte des demoiselles Pêche; elle prit une chambre à l'auberge voisine, s'y barricada et essaya de dormir. Le sommeil ne vint que tard, et lorsqu'elle s'éveilla, il faisait déjà grand jour. Un rayon de soleil pénétrait dans la chambre et on entendait une sonnerie de cloches sur la colline. Ce sourire du soleil et cette chanson des cloches lui redonnèrent du courage, elle s'habilla rapidement et se fit conduire chez les modistes.

* * * * *

Dans l'atelier des demoiselles Pêche, le poêle de faïence, allumé dès le matin par la vieille servante Scholastique, commençait à répandre une douce chaleur et les ouvrières étaient déjà à la besogne. L'atelier, contigu avec le magasin où on recevait les pratiques, était éclairé par deux fenêtres donnant sur la rue Entre-Deux-Ponts, la plus animée et la plus commerçante des rues de B… L'ameublement était des plus simples.—Au milieu, une grande table ronde, autour de laquelle se rangeait le menu fretin des apprenties; de chaque côté du poêle, de grandes armoires où l'on serrait les coiffures confectionnées; çà et là, des chaises encombrées de cartons; pour tout ornement, une statuette de la Vierge, coloriée en rouge et en bleu, tenant encore à la main un raisin desséché, offrande de la Notre-Dame d'août; puis, en guise de pendant, une naïve image d'Épinal représentant les vierges sages et les vierges folles et se déroulant aux yeux des apprenties comme une pieuse et salutaire invitation à la vertu.—Devant chaque fenêtre, sur une sorte d'estrade, se dressaient les deux maîtresses chaises de mademoiselle Hortense Pêche, l'aînée, et de mademoiselle Héloïse, sa principale ouvrière. Mademoiselle Héloïse était une fille de vingt-quatre ans, adroite, remuante et s'entendant à tout. Elle était grande, bien faite, très blanche, très vaine de ses yeux noirs et de ses cheveux bruns abondants. Curieuse, hardie, ingénument orgueilleuse, folle de spectacles forains et de toilette, mauvaise langue et bon cœur, elle représentait le type de la grisette de B…,—une race qui se perd.

A travers les cartons, les chaises et les têtes à bonnet, passant de l'atelier au magasin et du magasin à un ouvroir de couturières, mademoiselle Célénie Pêche allait et venait, brandissant une aune dans sa forte main, s'agitant sans cesse et ne se reposant jamais. Les deux sœurs faisaient un contraste complet:—Mademoiselle Hortense, qui frisait la cinquantaine, ronde, replète, avec des yeux à fleur de tête et un tour de cheveux bruns sous un bonnet à tuyaux, était l'image du calme et de la prudence. Mademoiselle Célénie était grande, robuste et taillée comme un homme; sa taille plate, sa voix mâle et toujours grondante, ses bras osseux et ses grosses mains rouges ajoutaient encore à l'illusion; mais elle était bonne fille, oubliait vite ses colères et n'aurait pas fait de mal à une mouche. La nature, qui avait si maltraité les deux sœurs au point de vue plastique, leur avait donné, par une juste compensation, un goût sûr et des doigts de fée. Les chapeaux montés par mademoiselle Hortense, les robes coupées par mademoiselle Célénie étaient renommées à dix lieues à la ronde, et les demoiselle Pêche avaient la plus belle clientèle de l'arrondissement. Très pieuses, en dépit des rubans et des toilettes de bal, elles s'efforçaient de se faire pardonner leurs occupations mondaines en prodiguant des soins assidus à la congrégation du Rosaire, dont elles étaient directrices. Mademoiselle Hortense réservait pour la chapelle de la Vierge du Pont ses plus belles fleurs artificielles, et de ces mêmes mains qui avaient trop largement échancré un corsage de bal, mademoiselle Célénie, les jours de Fête-Dieu, portait fièrement en tête du cortège la lourde bannière de la congrégation.—En résumé, c'étaient de braves filles, actives comme des abeilles et courageuses comme des fourmis; chacun les estimait, et Gertrude ne pouvait tomber en de meilleures mains.

Ce matin-là mademoiselle Célénie était plus agitée que jamais.