Le lendemain, quand elle s'éveilla vers six heures et qu'elle se pencha à l'étroite fenêtre pour jeter un coup d'œil sur la ville, elle fut un peu réconfortée par la vue qu'on avait de sa mansarde.—En bas, la rue Entre-Deux-Ponts encore endormie; puis un fouillis de toitures aux profils curieux et, au-dessus, la ville haute avec ses maisons et ses vergers en amphithéâtre. Sur la crête de la colline, la vieille tour de l'horloge se dressait, coiffée de son toit pointu; un long couvent étalait ses rangées de fenêtres étincelantes; au fond, les clochetons de l'église Saint-Étienne se découpaient sur un ciel d'un bleu pâle; à droite et à gauche, des coteaux de vignes s'arrondissaient mollement; et enfin à l'horizon on apercevait la ligne sombre des grands bois… Il faisait une claire matinée, les moineaux chantaient sur les toits, les laitières criaient leur lait dans la rue, et de tous côtés, les cloches sonnaient la première messe.—Gertrude descendit à l'atelier, plus gaie et plus courageuse.

Elle fut vite au courant, et comme elle joignait à une grande dextérité un goût délicat et une activité prodigieuse, elle fit rapidement la conquête des demoiselles Pêche. Elle accueillait les clients avec un air si avenant et un si joli sourire que chacun se retirait enchanté. Elle s'entendait à merveille à la vente, et lorsqu'il s'agissait de convaincre un acheteur rétif ou d'apaiser une belle dame irritée, mademoiselle Célénie se laissait volontiers suppléer par Gertrude. Bientôt il ne fut bruit dans B… que de la belle modiste du magasin des demoiselles Pêche; on vantait sa grâce et son adresse; on consultait son goût, on ne voulait plus être coiffé que par elle, et les dames à imagination vive faisaient sur son compte toutes sortes de récits romanesques. Le dimanche, à la grand'messe, on se la montrait de loin; et vers quatre heures, chaque jour, les jeunes clercs, les fils de fabricants et les surnuméraires des contributions venaient parader sur le trottoir de la rue Entre-Deux-Ponts, afin de l'entrevoir derrière les rideaux;—ce qui excitait vivement l'indignation de mademoiselle Célénie et lui faisait brandir son aune d'une façon expressive. Tout ce manège, naturellement, agréait très peu à la grande Héloïse. Après avoir trôné seule pendant si longtemps, elle se sentait amoindrie et reléguée au second plan, et son dépit contre Gertrude grandissait de jour en jour.

Celle-ci, cependant, ne paraissait pas se préoccuper de tout ce bruit, et son succès ne l'enorgueillissait guère. Les œillades admiratives des jeunes gens de B… ne l'intéressaient que médiocrement; sa pensée était ailleurs. Son seul plaisir consistait, le dimanche, à passer quelques heures dans un jardin que possédaient les demoiselles Pêche, sur la promenade des Saules. Ce jour-là, après les vêpres, les modistes prenaient avec elles quelques-unes de leurs ouvrières et on allait souper au jardin. Le petit enclos descendait en pente douce jusqu'à un bras de l'Ornain coulant à l'ombre d'une allée de platanes. Il était abondamment planté de néfliers et d'épines roses; on y voyait une maisonnette au toit de chaume et une tonnelle de vigne vierge, un chambret, comme on dit dans le Barrois. Gertrude aimait ce petit coin de verdure, baigné d'eau courante. Comme on se trouvait au printemps, les narcisses jaunes et les jacinthes commençaient à s'épanouir et les néfliers étaient en fleurs. Sous ces arbres, il lui semblait qu'elle pensait mieux à Lachalade et à l'Argonne, elle mettait là tous ses rêves, et le bruit de l'eau les berçait. De temps en temps un merle sifflait dans le fourré, un carillon tintait au loin, ou le vent apportait par bouffées les airs sautillants d'un bal champêtre du voisinage,—et Gertrude sentait en elle de mystérieuses espérances palpiter comme des papillons qui essayent leurs ailes.

Un soir, comme elle revenait du jardin avec Héloïse et mademoiselle
Célénie, elle aperçut mademoiselle Hortense sur le seuil du magasin.

—Il y a quelqu'un qui vous attend avec impatience, dit celle-ci à Gertrude; en même temps elle entr'ouvrit la porte et lui montra Xavier près du comptoir. L'orpheline poussa une exclamation joyeuse et tendit les deux mains à son cousin, pendant que la grande Héloïse examinait du coin de l'œil ce joli garçon à l'air mélancolique.

Dès qu'on les eut laissés seuls, Xavier dit à Gertrude:

—Je viens demeurer à B… pour trois mois.

—Vrai! s'écria-t-elle et elle battit des mains, que s'est-il donc passé depuis mon départ?

—J'ai eu une bonne fortune, et je crois que c'est toi qui m'as porté bonheur… J'avais déposé chez un marchand de Sainte-Menehould quelques-uns de mes bois sculptés; ils ont plu à un Anglais qui passait et qui les a payés largement, en me faisant une nouvelle commande; grâce à cette aubaine, j'ai pu venir ici où je compte travailler chez un marbrier-sculpteur, qui me donnera d'utiles conseils…

—Oh! que je suis contente! dit Gertrude ravie, ami Xavier, si tu savais comme j'ai pensé à Lachalade, et comme j'admirais chaque jour ton coffret!…