Au même moment la sonnette du magasin se mit à tinter, et mademoiselle Célénie alla ouvrir. C'était en effet Gertrude. Scholastique se chargea de son mince bagage et la modiste montra à la jeune fille la chambre qu'elle devait occuper au second étage; puis, après l'avoir mise au courant des habitudes de la maison et l'avoir forcée à boire une tasse de lait chaud, mademoiselle Pêche la cadette, toujours armée de son bâton à auner, introduisit Gertrude dans l'atelier. A son entrée, les ouvrières, dont le babil à mi-voix produisait un bourdonnement pareil à celui d'un essaim de mouches, se turent subitement et se mirent à considérer la nouvelle arrivante qui saluait, souriait et rougissait à la fois. Bientôt leurs regards témoignèrent une admiration qui déplut fort à la grande Héloïse. La première ouvrière n'avait pu charitablement s'empêcher de rêver une Gertrude gauche, revêche et guindée. Celle qui arrivait était tout le contraire; en outre, elle avait de magnifiques cheveux blonds et le plus joli teint du monde.—Ce sont là de ces déceptions qu'une femme supporte généralement assez mal, et la grande Héloïse ne se piquait pas de stoïcisme.
Mademoiselle Hortense baisa doucement Gertrude au front et lui souhaita la bienvenue, puis, comme la jeune fille manifestait le désir de commencer à se rendre utile:
—Tenez, dit mademoiselle Pêche, allez trouver mademoiselle Héloïse; elle vous mettra au courant de la besogne.
Les grands yeux de Gertrude parcoururent l'atelier.
—Là, près de la vitre, prenez un tabouret! lui cria la grosse voix de mademoiselle Célénie, et en même temps, avec son aune, la sœur cadette désignait l'estrade d'Héloïse. Celle-ci, piquée de ce que Gertrude n'avait pas deviné du premier coup qui elle était et ce qu'elle valait, prit son air le plus imposant.
—Vous voulez de la besogne, Mademoiselle, commença-t-elle avec dignité, dites-moi d'abord ce que vous savez faire…
—Peu de chose; répondit Gertrude en souriant, mais j'ai de la bonne volonté, et avec vos conseils… En même temps elle regarda Héloïse et son regard à la fois si doux et si profond, son regard et le son de sa voix opérèrent comme un charme. Héloïse se sentit gagnée et amollie; elle quitta son grand air et donna d'assez bonne grâce ses instructions à la débutante.
A midi, quand sonna la cloche de la Tour de l'horloge, les ouvrières s'en allèrent dîner, et dès qu'elles furent dehors, leur conversation roula sur Gertrude. Toutes les fillettes regardaient Héloïse et attendaient qu'elle donnât son avis; mais l'imposante première se bornait à écouter silencieusement. A la fin, une apprentie ayant vanté les beaux yeux de la nouvelle venue, Héloïse plissa les lèvres d'un air dédaigneux:
—Oh! fit-elle, des yeux verts comme les chats… Signe de trahison!—Ce fut tout ce qu'on put tirer d'elle.
La journée se passa tranquillement. Le soir, à la cloche de huit heures, après avoir soupé avec les demoiselles Pêche, Gertrude monta dans sa chambrette haut perchée. Son premier soin fut de prendre le coffret de Xavier et de le contempler longuement. Il avait la forme d'un fragment de grès enveloppé de mousses, de ronces et de fougères: çà et là, dans le fouillis des herbes et des feuilles, quelques insectes avaient été sculptés, et cela avait été exécuté avec une légèreté et une sincérité qui faisaient illusion; on eût dit que les scarabées allaient bourdonner et les fougères frissonner au vent. Gertrude ouvrit le coffret et prit les anémones qu'elle y avait enfermées; le bouquet flétri avait conservé son odeur forestière, et la jeune fille se sentit de nouveau transportée dans les bois de l'Argonne. Elle s'endormit en pensant à Xavier et au petit atelier de Lachalade.