Ses idées redevenaient lucides. Quand ils furent seuls, il dit à Gertrude de s'asseoir à son chevet, et, lui prenant affectueusement les mains:
—Je suis aise de te voir, commença-t-il. J'ai à t'entretenir de choses sérieuses… Mais ce sont des choses difficiles à dire, et il faudra que tu aies de la patience… Et puis, c'est un secret que tu devras me garder fidèlement. Je m'étais bien promis de le garder moi-même; mais il y a des secrets qu'on porte légèrement quand on est jeune, et qui deviennent trop lourds quand on se fait vieux… Et je vieillis, Gertrude, je m'affaiblis tous les jours, soupira-t-il en regardant ses longs doigts pâles et osseux.—J'ai peut-être encore une dizaine d'années à vivre, tout au plus; puis il me faudra quitter ma maison de l'Abbatiale et mes beaux chênes… Dix ans! à peine dix ans!… La vie est trop courte, on n'a pas le temps de jouir de ce qu'on a amassé!… Mais, vois-tu, je veux passer au moins ces années-là en paix, et pour cela il faut que je me décharge du poids que j'ai sur la poitrine… Il m'étouffe, il me gâte mes jours et mes nuits!
Il s'était mis sur son séant et respirait avec bruit, comme un homme oppressé.
—Tant que j'ai été dans les affaires, continua-t-il, je n'ai pas eu le loisir de penser à cette chose-là. J'allais, je venais, je courais les villages pour acheter de la laine à bon compte, les ballots roulaient dans ma remise, et puis les fabricants arrivaient. On discutait fin contre fin; moi, je leur donnais du fil à retordre et je faisais de beaux gains. Je spéculais, j'achetais pour rien et je revendais cher… Ah! c'était le bon temps! le secret était bien là, au fond de ma mémoire, mais si léger!… Il ne pesait pas plus gros qu'une plume, et c'était à peine si, de fois à autre, je le sentais sur ma conscience… Mais quand je suis venu me reposer ici, croyant y jouir tranquillement de ma fortune, je n'ai plus eu ni paix ni trêve. Toutes les choses d'autrefois se sont réveillées au fond de mon cerveau, et ce qui était léger comme une plume est devenu lourd comme un quintal de fer… Il faut que je traîne cela nuit et jour; je n'ai plus de sommeil!… A tout prix je veux me débarrasser de ce cauchemar qui m'écrase la poitrine! J'ai compté sur toi, Gertrude; j'ai confiance en toi, parce que tu es bonne et courageuse. Veux-tu me rendre un service?
—Oh! de tout mon cœur, mon oncle! s'écria Gertrude attendrie.
La figure altérée du vieillard se rasséréna un peu. Il serra les mains de sa nièce dans les siennes et reprit d'une voix plus calme:
—Écoute d'abord une histoire du temps de ma jeunesse,… car j'ai été jeune, moi aussi, et j'ai été amoureux tout comme un autre. C'était à B…, et celle qui m'aimait était modiste comme toi. Elle était jolie et fière de ses beaux cheveux, pareils aux tiens… C'est cette ressemblance qui m'a tout d'abord intéressé à toi. Elle avait vingt ans et j'en avais trente. Nous étions deux étourdis, et nous nous aimions sans songer à l'avenir… Bref, une faute fut commise, et je ne sais lequel de nous deux fut le plus imprudent… Pourtant, moi, je lui promis le mariage… et ce fut un tort.
Il s'arrêta, un peu embarrassé, en voyant l'expression de tristesse et de reproche qu'avait prise la figure de Gertrude.—L'histoire de M. Renaudin était la banale et navrante histoire des séductions vulgaires. La jeune fille séduite, étant devenue mère, l'avait conjuré de tout réparer par le mariage. Mais ils étaient pauvres tous deux; Renaudin était égoïste et ambitieux: un pareil mariage eût entravé son avenir et gâté sa situation. Il avait quitté B… et s'était établi à Reims. Là, par un soir d'hiver, sa victime était venue de nouveau le supplier. Il avait été sans pitié et lui avait fermé sa porte, la laissant errer, par la pluie et le vent, à travers les rues désertes d'une ville étrangère… Depuis il n'avait jamais entendu parler d'elle, et il avait cru que tout était fini. Mais plus il avait pris d'âge, plus ses remords étaient devenus violents.
—Je crois, disait-il à sa nièce, je crois la revoir à chaque instant… La nuit, quand je veux fermer les yeux, je l'aperçois tout d'un coup là!—et il montrait un coin du rideau.—Elle a la tête nue, et ses cheveux blonds sont soulevés par le vent; ses yeux sont tristes comme des fleurs mouillées… Je n'y tenais plus; j'ai voulu savoir ce qu'elle était devenue, et j'ai fait prendre en secret des renseignements…
—Vous l'avez retrouvée? interrompit Gertrude, dont le cœur battait.