—Ça, c'est un fait! murmurèrent les apprenties autour de la table ronde.

Mademoiselle Célénie rétablit le silence en frappant le parquet avec son aune.

—Héloïse, ma fille, s'écria-t-elle d'une voix sévère, je vous ai déjà dit que vous étiez trop prompte à juger votre prochain!… Votre histoire est étrange, j'en conviens, mais qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, et, pour se prononcer, il faut attendre les explications de mademoiselle de Mauprié… D'ici là, Mesdemoiselles, je désire qu'on garde le silence, et je renverrai la première péronnelle dont la mauvaise langue tournera de travers!

Cette menace énergique mit un terme aux bavardages, mais n'empêcha nullement toutes ces cervelles féminines de travailler. Quand, le surlendemain, Gertrude entra dans l'atelier, tous les yeux épièrent ses moindres gestes. Les fillettes de la table ronde échangèrent des coups de coude significatifs et commentèrent en chuchotant la pâleur et l'air fatigué de la voyageuse. L'accueil fait à la jeune fille était trop froid pour qu'elle ne le remarquât pas; il était si différent de celui qu'elle avait reçu jadis à son arrivée dans ce même atelier! Le poêle de faïence bourdonnait pourtant encore comme autrefois, comme autrefois un clair soleil d'hiver, se glissant à travers les rideaux de mousseline, faisait miroiter les panneaux des armoires et chatoyer les vives couleurs des rubans et des fleurs artificielles; seules, les figures penchées au-dessus des têtes de carton ne se déridaient pas. Toutes les bouches étaient pincées et tous les yeux baissés. Mademoiselle Hortense ne se leva pas pour baiser au front la nouvelle arrivante; mademoiselle Célénie demeura muette et sembla plus occupée que jamais à tailler des patrons de robe. Gertrude alla se débarrasser de son costume de voyage, et lorsque, après quelques instants passés dans sa chambre, elle reprit sa place près de l'estrade d'Héloïse, celle-ci, rassemblant précipitamment ses ciseaux, ses rubans et sa boîte à ouvrage, recula sa chaise et ramena les plis de sa jupe, comme si elle eût craint le contact d'une pestiférée.

Cependant Héloïse était démangée de l'envie de parler; il lui tardait de prendre sa revanche, de confondre sa rivale par une parole bien sentie et de lui prouver qu'elle n'était pas dupe. Dès qu'elle vit Gertrude installée, elle profita du plus beau moment de silence, et d'une voix ironiquement mordante:

—J'espère, dit-elle très haut, que vous avez fait un bon voyage, mademoiselle… Comment se porte votre cousin?…

—Héloïse! interrompit mademoiselle Célénie.

Jamais l'organe viril de mademoiselle Pêche cadette n'avait encore donné un volume de son aussi formidable. Ce fut comme un coup de tonnerre. La grande Héloïse obéit à cette foudroyante injonction et se renferma de nouveau dans un superbe silence. Quant à Gertrude, aussi étonnée de la colère de mademoiselle Pêche que de l'ironie de sa voisine, elle rougit et promena autour d'elle ses beaux yeux surpris. Mais tous les regards semblaient éviter les siens, et toutes les têtes se penchaient plus attentivement sur les coiffures et les nœuds de ruban. Un silence profond régna dans l'atelier. Consternée et ne comprenant rien à ces façons étranges, Gertrude essayait en vain de se remettre à la besogne; ces démonstrations inexplicables l'avaient frappée au cœur. Ses mains tremblaient, et elle parvenait à grand'peine à enfoncer son aiguille dans la soie. Deux mortelles heures se passèrent ainsi, puis midi sonna. Héloïse descendit majestueusement de son estrade, les apprenties déposèrent leur ouvrage et toutes s'en allèrent dîner. Gertrude, restée seule avec les demoiselles Pêche, se leva à son tour, et ses yeux, où roulaient des larmes, interrogèrent les deux vieilles filles qui se tenaient devant elle et se regardaient d'un air grave.

Le moment d'une explication était venu.

—Mademoiselle,… commença solennellement Hortense Pêche en quittant ses lunettes; mais elle fut interrompue par son impétueuse sœur.