Héloïse coiffa solennellement une tête de carton avec le chapeau qu'elle était en train de confectionner, puis regardant son auditoire:

—Eh bien! commença-t-elle enfin, que diriez-vous si vous appreniez que mademoiselle de Mauprié n'a pas bougé de la ville, et que son prétendu voyage à Lachalade n'était qu'une invention?

Elle secoua la tête et ses regards triomphants firent le tour de l'atelier.

—Qu'est-ce que vous me contez là? s'écria mademoiselle Célénie en haussant les épaules.

—Je n'ai pas l'habitude de faire des contes, répliqua Héloïse piquée au vif, et je ne dis que ce que j'ai vu. Voici au surplus comment la chose est arrivée. Vous savez qu'hier j'ai été porter un chapeau à la diligence de Clermont; je m'en revenais et j'étais déjà sous le porche, quand j'ai entendu dans le bureau une voix qui ne m'était pas inconnue… La personne qui parlait au facteur des messageries retenait une place pour le lendemain dans le courrier qui passe à Beauzée. J'aurais juré que c'était la voix de Gertrude, et pour m'en assurer, j'ai attendu sous le porche. La personne est sortie. C'était une femme dont la tête était enveloppée dans une capeline et dont la tournure ressemblait à celle de mademoiselle de Mauprié. Intriguée, j'ai voulu voir où elle allait, mais elle s'est aperçue, sans doute, que je la suivais; elle a pris ses jambes à son cou et je l'ai perdue dans les petites ruelles qui montent à la Ville-Haute… J'ai voulu en avoir le cœur net, et ce soir, à l'heure du courrier, je suis allée me camper derrière la grande porte des messageries; là j'ai vu, comme je vous vois, Gertrude revenir et monter en voiture, mais cette fois, elle n'était pas seule…

Héloïse fit une pause et poussa un long soupir. Toutes les têtes se tournèrent de son côté.

—Elle portait dans ses bras, continua-t-elle, un petit enfant qui criait faiblement comme font les nouveau-nés.

Un murmure courut dans l'atelier, et il y eut un moment de silence.

—L'aventure est étrange, reprit mademoiselle Hortense, mais, comme vous le disiez tout à l'heure, les apparences sont trompeuses, et je ne puis pas croire que Gertrude…

—Je ne suis pas médisante, répliqua Héloïse, mais dame! vous conviendrez, Mademoiselle, que cela donne à penser… Une fille noble qui laisse sa famille et son pays pour se faire ouvrière; ce cousin qui arrive et s'en va, on ne sait pourquoi; ce prétendu départ, puis ce marmot qui tombe du ciel… Avez-vous remarqué comme Gertrude pâlissait et maigrissait depuis le printemps dernier?