—Tu l'as donc encore, ma première œuvre?… demanda-t-il en riant.

—Certainement… J'ai pensé au coffret pendant toute ma maladie… Je m'imaginais l'avoir perdu… Heureusement les demoiselles Pêche me l'ont renvoyé…

Elle s'interrompit brusquement… Elle était sur le point de tout raconter à Xavier, puis au moment de commencer, elle sentit qu'elle n'oserait jamais. Il lui coûtait de gâter cette première heure de tendresse par des explications pénibles. Elle, si courageuse d'ordinaire, devint lâche en songeant que tout son bonheur à venir était suspendu aux conséquences d'un aveu qui serait peut-être mal compris. «Non, se dit-elle, pas encore aujourd'hui… Goûtons paisiblement cette première entrevue… La prochaine fois je lui dirai mon secret.»

Xavier, de son côté, avait été retenu par une timidité farouche et n'avait osé questionner Gertrude. Tous deux résolurent tacitement d'ajourner toute explication, et se livrèrent sans arrière-pensée au bonheur de se revoir… Cet après-midi de février leur apparaissait comme un lac pur, sans une ride, sans une tache, et ils ne voulaient pour rien au monde troubler la calme et limpide surface sur laquelle ils glissaient ensemble.

Ils revinrent s'asseoir sur le petit banc adossé à l'établi et se remirent à causer du passé, tandis que le soleil souriait au dehors, que le poêle chantait mélodieusement, et que le tic-tac du coucou rythmait familièrement les rapides instants de leur bonheur. Ainsi s'écoulèrent les heures, et ils furent tout étonnés en relevant la tête, de voir que le soleil avait disparu et que l'ombre commençait à envahir l'atelier. Jusque-là ils avaient d'un commun accord évité de parler des derniers événements et des éventualités des semaines à venir. Il fallut bien cependant toucher aux choses actuelles.

—Quand nous reverrons-nous? demanda Xavier à Gertrude qui se levait pour partir, ton cerbère me laissera-t-il jamais entrer à l'Abbatiale?

Gertrude resta un moment pensive.

—Écoute, reprit-elle enfin, puisque ma tante a cessé de me voir, notre situation devient plus difficile et nous devons éviter les commérages… Soyons patients; le 15 mai prochain je serai majeure et je pourrai disposer de moi-même… Ce jour-là nous nous prononcerons ouvertement, mais jusqu'à cette époque nous ferons bien de ne nous voir que rarement… Il faut être sage, mon Xavier!

Elle lui serra la main: il était devenu rêveur.

—Mais, dit-il, ce jour-là, selon toute apparence, tu seras l'unique héritière de l'oncle Renaudin; tu seras riche… et j'aurai l'air d'un coureur de dot!