Gertrude descendit précipitamment et se trouva face à face avec la nourrice de Beauzée, portant l'enfant de Rose Finoël. Le marmot menait grand bruit, en effet, et la paysanne, pour l'apaiser, se promenait de long en large en chantant à tue-tête une chanson patoise. Les cris de l'enfant et la complainte de la nourrice faisaient un duo si discordant et si comique que Gertrude, malgré la contrariété qu'elle éprouvait, ne put retenir un éclat de rire.
—Bonjour donc, Madame, s'écria la nourrice en s'arrêtant tout court, j'ai eu bien des maux à vous trouver!… Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous demeuriez à Lachalade, je ne serais pas allée me casser le nez à B…?
—Vous êtes allée chez les demoiselles Pêche? demanda Gertrude.
—Oui-da… J'ai même été assez mal reçue par une grande femme qui brandissait son aune, comme pour prendre mesure de mes épaules…
Elle a fini par me donner votre adresse, et me voici… Je vous rapporte le petiot.
—Ne pouvez-vous le garder plus longtemps? dit la jeune fille en rougissant.
—Nenni, car je quitte le pays…
Elle expliqua alors à Gertrude que son mari, le rémouleur, à l'imitation de beaucoup de ses compatriotes, avait résolu d'aller chercher fortune à Paris, et qu'il emmenait avec lui toute sa maisonnée…
—Vous comprenez que j'ai déjà assez de ma petite famille, ajouta-t-elle, et que je ne peux pas encore me charger d'un marmot étranger… D'ailleurs le pauvre petiot en pâtirait tout le premier… C'est pourquoi je vous le rends.
Elle lui présenta l'enfant qui avait cessé de pleurer et qui, la regardant avec des yeux noirs étonnés, agitait vers elle ses petites mains rosées. Gertrude se sentit toute remuée, et bien que la brusque arrivée de ce marmot inattendu compliquât encore l'embarras de sa position, les mines attendrissantes du pauvre abandonné touchèrent cette fibre maternelle qui dort au sein de chaque jeune fille, et la firent vibrer. Elle ne songea plus qu'à choyer l'orphelin comme on réchauffe un oiseau tombé du nid; elle se dit qu'il se trouvait justement dans la maison de son aïeul; qu'après tout cette maison était la sienne, et qu'il avait le droit d'y être bien accueilli… Elle le prit donc courageusement et tendrement dans ses bras, et comme il s'était remis à pleurer, elle le berça à son tour en murmurant un air villageois.