—Maintenant que tous les ayants droit sont réunis, dit le notaire, je crois que nous pouvons commencer.

Il prit délicatement l'enveloppe cachetée, montra le cachet intact et le brisa. Un silence solennel régnait dans le salon où Pitois s'était glissé. Tous les yeux étaient fixés sur le notaire, et pour la première fois depuis de longues années madame de Mauprié sentit battre son cœur desséché et refroidi.

—Hum! murmura le notaire, le testament est long.

L'attention redoubla et Me Péchenart commença de sa voix la plus claire:

«Je soussigné Jean-Eustache Renaudin, malade de corps et sain d'esprit, ayant l'intention de consigner au présent acte mes dernières volontés, crois devoir préalablement donner quelques explications au sujet de ma vie passée.

«Ma jeunesse n'a pas été exempte de fautes… J'en ai commis une surtout dont je suis cruellement puni par les remords qui tourmentent ma vieillesse. Pendant que j'étais à B…, j'ai eu une liaison avec une ouvrière qui se nommait Rose et que j'ai abandonnée après l'avoir rendue mère…»

En cet endroit madame de Mauprié joignit les mains et poussa un profond soupir, tandis que Gaspard se récriait.

—Silence, fit le notaire et il reprit:

«L'enfant de Rose était une fille. Elle a grandi à son tour et je ne l'ai pas connue; j'avais quitté le pays; plus tard j'ai su qu'elle était mariée à B… et qu'elle n'était pas heureuse; c'est pourquoi j'ai chargé ma nièce Gertrude de s'enquérir de toutes choses et de venir au secours de cette femme…»

Le testateur entrait ensuite dans les détails de la mission confiée à sa nièce, il racontait la naissance de l'enfant de Rose Finoël, la mort de la mère et le dévouement de Gertrude. La plus vive émotion était peinte sur tous les visages. Madame de Mauprié semblait atterrée, Gaspard tordait sa moustache avec furie; Reine et Honorine, ouvrant de grands yeux, chuchotaient en dévisageant Gertrude assise près du notaire. Celle-ci, pâle et toute palpitante, était restée immobile, les yeux baissés, pendant que Me Péchenart proclamait à haute voix sa justification. Elle écoutait avec bonheur les dernières paroles du vieillard, et tout bas elle bénissait la mémoire de M. Renaudin. Une seule fois elle releva la tête et ses yeux contemplèrent rapidement Xavier.—Debout et très pâle, le jeune homme serrait le dossier du fauteuil de sa sœur dans ses mains crispées; il se mordait les lèvres comme pour empêcher un sanglot d'éclater, et de grosses larmes roulaient sur ses joues amaigries. Gertrude ne l'avait jamais vu pleurer. Cette muette et matérielle manifestation de la douleur dans une nature aussi concentrée, aussi peu expansive que celle de Xavier, remua violemment les fibres les plus aimantes du cœur de Gertrude, et fit tomber sa colère. Elle sentit les blessures de son orgueil se cicatriser comme par miracle, et elle oublia sa rancune pour ne plus se souvenir que de l'ancien et persistant amour.