—Dis-moi, Gérard, reprit-elle enfin, as-tu quelquefois songé à te marier?
Cette fois, le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles et fit une réponse évasive.—Eh bien, mon cher enfant, continua sa mère, si tu veux me faire plaisir, tu y songeras sérieusement, et nous en reparlerons; il me tarde de devenir grand'mère.
Il sourit et elle n'ajouta rien de plus, mais quand son fils eut regagné sa chambre, elle resta longtemps encore près du feu demi-éteint, immobile et plongée dans une profonde méditation. Cette allusion de Gérard à la famille Obligitte rappelait à madame La Faucherie sa conversation avec M. de Vendières et les indications données par son voisin de campagne. Cette singulière coïncidence la frappa et ramena plus fortement encore son esprit vers sa préoccupation dominante. Elle avait toujours rêvé de choisir elle-même la jeune fille digne de comprendre et d'aimer Gérard, de frayer elle-même le chemin où les deux jeunes gens pourraient se rencontrer, d'y amener en secret cette fiancée élue entre toutes, charmante entre toutes, et de dire à son fils:—Voici le bonheur, prends-le de ma main. Après avoir consacré à Gérard les belles années de sa seconde jeunesse, et reporté sur la tête de l'unique enfant toutes les tendresses de son cœur, elle voulait faire plus encore, et lui donner le bonheur dans l'amour d'une autre.—Elle voulait trop, car l'amour est un oiseau capricieux qui ne chante qu'à son heure, et ne fait son nid que sur un arbre de son choix.—Elle l'avait su jadis et elle aurait dû s'en souvenir, mais les préoccupations un peu exclusives de la mère avaient effacé les souvenirs de la jeune fille. A cinquante ans, on oublie qu'on voulait aimer et choisir soi-même, quand on en avait vingt. En dépit de sa belle âme, madame La Faucherie était devenue positive; elle plaçait maintenant assez volontiers l'idéal du bonheur dans ce qu'on appelle un beau mariage. De nos jours, cette chimère du mariage riche, où l'amour figure à peine comme accessoire, est le rêve de presque toutes les mères, et cette ardente préoccupation est en train de tarir dans la bourgeoisie française la sève généreuse qui fit sa force et sa grandeur en 1789.—Madame La Faucherie elle-même avait subi l'influence de son temps; elle s'était vouée à la recherche d'un beau parti, et en ce moment il lui semblait voir, comme dans le lointain d'une longue avenue, l'idéal tant poursuivi se dresser enfin au seuil de la maison Obligitte.
Elle était allée aux renseignements, et elle était revenue satisfaite. La famille était bien posée et la fortune bien assise. Les Obligitte ne dépensaient pas leur revenu; ils vivaient honorablement, mais d'une façon très retirée dans leur maison de la place Verte, avec leur fille Adeline et une nièce, nommée Véronique. Cette nièce un peu mystérieuse inquiétait seule madame La Faucherie. Elle n'habitait Saint-Gengoult que depuis un an, et sa brusque installation dans la maison de son oncle avait vivement excité la curiosité de la petite ville, sans la contenter. Personne ne savait rien de précis sur son compte, et la famille Obligitte gardait sur ce point la plus absolue réserve. Les curieux en avaient été pour leurs frais. Tout ce qu'on avait pu apprendre se réduisait à ceci: Véronique était la propre nièce de M. Obligitte; elle avait habité l'Alsace, s'y était mariée assez mal et était devenue veuve au bout d'un an. Du reste, depuis son arrivée à Saint-Gengoult, son attitude fière et réservée, ses goûts sérieux et sa charité pour les pauvres, qu'elle allait visiter et soigner, avaient arrêté les commentaires et imposé silence aux questionneurs indiscrets.—Après tout, pensait madame La Faucherie, je n'ai pas à m'occuper de la nièce; l'important est que la jeune fille aime Gérard et lui convienne.—Quand elle sortit de sa méditation, elle n'hésitait plus; le mariage de Gérard avec Adeline lui apparaissait comme le plus réel bonheur qu'une mère pût souhaiter à son fils, et elle était décidée à faire de sérieux efforts pour arriver à une heureuse conclusion.
Les femmes sont merveilleusement organisées pour cette diplomatie matrimoniale. En huit jours, madame La Faucherie, par l'entremise de M. de Vendières, fit sonder les intentions des parents d'Adeline, et se ménagea une entrevue avec madame Obligitte. Le dimanche suivant, la mère de Gérard alla à Saint-Gengoult, et s'arrangea de façon à voir sortir de la messe Adeline Obligitte qu'elle trouva fraîche et jolie à souhait; le même jour, pendant les vêpres, elle monta jusqu'à la place Verte, mais madame Obligitte était absente et madame La Faucherie se borna à laisser sa carte.
Toutes ces démarches se faisaient à l'insu de Gérard. Madame La Faucherie préférait ne pas l'initier à ces petites manœuvres préparatoires. Elle craignait de faire naître des répugnances et des hésitations qui l'eussent embarrassée. D'ailleurs, elle désirait, avant de s'engager définitivement, que son fils vît mademoiselle Obligitte et se prononçât lui-même.
La visite de madame La Faucherie fut l'objet d'un long commentaire, le même soir, dans la maison de la place Verte. Dès qu'Adeline se fut retirée dans sa chambre, madame Obligitte, restée seule avec son mari et sa nièce, prit la carte de son amie d'enfance, et réveillant M. Obligitte qui commençait à sommeiller, lui demanda son avis sur cette démarche significative et sur la conduite qu'il fallait tenir. La figure de M. Obligitte s'épanouit. Il trouvait la démarche très flatteuse, et penchait pour qu'on y répondît favorablement.—Qu'en pensez-vous, Véronique? dit-il en se tournant vers sa nièce.
Cette dernière lisait près de la lampe et n'avait rien entendu. Il fallut la mettre au courant.—Adeline sait-elle ce qui se passé? demanda la jeune femme en relevant sa tête pâle.
—Certainement non! s'écria madame Obligitte.
—Ne craignez-vous pas, poursuivit Véronique, que votre réponse ne soit considérée par madame La Faucherie comme un engagement?