—Ce doit être délicieux dans la belle saison, dit Adeline, mais en hiver!… La maison est si seule au milieu des bois!… A votre place, je mourrais de peur.
—Oh! répondit Gérard en riant, nos bois sont sûrs, et les bûcherons sont les plus honnêtes gens du monde…
Alors il se mit à plaider la cause du Doyenné. Excité par les objections de la jeune fille, il perdit peu à peu sa timidité, et laissa voir son amour pour les solitudes de l'Argonne. Il vanta sa vieille maison aux murs vêtus de lierre, aux larges pièces lambrissées de chêne; le plaisir d'entendre, le soir, la chanson du vent dans les sapins de l'avenue; la joie, au printemps, d'ouvrir ses fenêtres et de voir, au loin, les masses verdoyantes de la forêt onduler dans la rosée… Blottie dans son coin, Véronique écoutait, à la fois surprise et satisfaite de trouver Gérard si différent de ce qu'elle avait pensé. Elle l'avait cru pareil aux gentillâtres campagnards de Saint-Gengoult; sa conversation sérieuse, sa figure ouverte, son regard expressif, tout en lui renversait l'image formée dans l'esprit prévenu de la jeune femme. A mesure qu'il parlait, sa nature enthousiaste se révélait, et Véronique l'écoutait avec un intérêt croissant. Son rire d'enfant la charmait; elle admirait cette fraîcheur d'âme, cette poésie native dont nul souffle mauvais n'avait encore enlevé la fleur.—Pendant ce temps, le feu crépitait dans l'âtre; développés par la chaleur, les parfums des plantes printanières imprégnaient l'air tiède du salon; au dehors, on entendait le murmure du vent d'avril dans les tilleuls des jardins… Peu à peu la jeune femme se sentit ranimée et rassurée. Il se faisait en elle un travail semblable à celui de la sève dans les arbres. Quelque chose la poussait à rompre le silence, à se mêler à l'entretien, à montrer à Gérard que dans cette maison Obligitte il y avait une âme qui sympathisait avec la sienne et dépassait le vulgaire niveau de l'esprit d'Adeline.
Celle-ci prêtait aux discours du jeune homme une oreille distraite, et parfois jetait, à tort et à travers, quelques réflexions bien positives, qui tombaient comme une eau glacée sur l'enthousiasme de Gérard.—Moi, dit-elle d'une voix décidée, je n'aimerais pas cette vie de sauvage, et une chaumière au fond des bois ne serait pas mon rêve.
Véronique fit un mouvement brusque, et sa tête sortit de l'ombre. Gérard vit tout à coup ses deux beaux yeux briller plus près de lui.—Et vous, madame? lui demanda-t-il.
—Oh! moi, répondit-elle, je suis accoutumée à la solitude, elle ne m'effraye pas. Tout enfant, l'un de mes rêves était de vivre seule dans une cabane de pêcheur, au bord de la mer…
Au son de cette voix grave et mélodieuse, Gérard releva vivement la tête, et, pour la première fois, contempla à loisir la pâle figure de Véronique. Il fut surtout frappé de l'expression de ses yeux, profonds et colorés comme la mer dont elle parlait…
—Aujourd'hui encore, continua-t-elle mon plus grand désir serait de revoir la mer. Quand je ferme les yeux, c'est toujours elle que j'aperçois dans le fond de mes rêves; tantôt elle est claire et calme, tantôt sombre et grosse d'orage,—et toujours je me retrouve dans ma petite cabane de pêcheur, seule, écoutant les vagues qui retombent sur les galets, et regardant tourner la lumière d'un phare…
—Toujours romanesque! murmura madame Obligitte, qui prêtait l'oreille à tout ce qui se disait près de la cheminée… Véronique, ma chère, soyez donc assez bonne pour vous occuper du thé.
—Pardon! dit Véronique à Gérard.—Ses grands yeux souriants se tournèrent vers ceux du jeune homme en signe d'excuse, puis elle passa dans une pièce voisine, et ne rentra qu'avec les gâteaux et la théière fumante.