—J'irai demain au Doyenné, dit la tante, et j'inviterai les La
Faucherie pour la soirée de dimanche.
II
Le dimanche d'après, le logis Obligitte prit dès le matin un aspect vivant et hospitalier, qui ne lui était pas habituel. Madame Obligitte fit ouvrir le salon, les housses des fauteuils furent enlevées, et Véronique, aidée de sa cousine, garnit la jardinière et les vases avec les premières fleurs d'avril. Quand tout fut prêt, Adeline Obligitte jeta un coup d'œil sur le vieux salon qui avait pris un air de fête, et s'adressant à la jeune femme:
—Connaissez-vous les La Faucherie, Véronique?… On dit que la mère est très imposante, et que le fils est un ours… Ils ne seront pas très amusants; mais à Saint-Gengoult, il y a si peu de ressources!—Elle fit une légère moue, puis prenant une grappe de lilas blanc, elle la posa dans ses beaux cheveux blonds, se regarda dans la glace, et continua d'un air espiègle:—Comment trouvez-vous ma coiffure?… J'ai l'air d'une mariée, n'est-ce pas?… Ce soir, j'ai envié de me mettre en rose, et je vais essayer ma robe.—Elle fit une folle révérence et sortit en chantant.
Les deux cousines contrastaient non seulement par le visage, mais surtout par les goûts et le caractère. A un fonds de frivolité native, Adeline joignait l'étroitesse d'âme de sa mère et l'esprit positif de M. Obligitte. Les choses sérieuses effrayaient son cœur de papillon, elle aimait le plaisir, et ne secouait sa pensée paresseuse qu'à force de bruit et de dissipation; elle était toujours en mouvement et toujours ennuyée.—Véronique était silencieuse, concentrée, intelligente et énergique; elle aimait à se dévouer, et les obstacles n'arrêtaient pas son activité généreuse; elle les affrontait avec fierté, en femme accoutumée de bonne heure à lutter contre les difficultés de la vie. L'inaction seule lui faisait peur, soit parce qu'elle avait une horreur instinctive de l'oisiveté, soit peut-être parce qu'elle redoutait de se trouver face à face avec de pénibles souvenirs. Elle avait besoin, elle aussi, de se dépenser au dehors, mais son agitation n'était pas stérile. Dès son arrivée à Saint-Gengoult, elle avait pris la direction de la maison, au grand contentement d'Adeline, qui trouvait le ménage fastidieux, et de madame Obligitte, nature apathique et faible, tout occupée de pratiques dévotes et de pieuses méditations. Véronique avait un jugement sûr et prompt, et malgré leur répugnance pour ce qu'ils nommaient ses idées romanesques, son oncle et sa tante la consultaient chaque fois qu'il fallait prendre une décision. Elle dirigeait la vieille servante, tenait les comptes de M. Obligitte, avait l'œil à tout, et trouvait encore le temps de faire une lecture en se promenant dans la campagne.
Mais cette activité, renfermée le plus souvent dans un cercle étroit de détails matériels, ne suffisait pas à son âme ardente. Elle éprouvait parfois le besoin de s'élancer au delà, de donner une autre visée à sa jeunesse et à son énergie, et chaque fois elle venait se heurter aux réalités de la vie qu'on menait à Saint-Gengoult. La maison de la place Verte était froide et endormie comme un couvent; les journées s'y succédaient, grises et monotones. Les tracas du ménage absorbaient toute la matinée, puis la journée s'achevait presque toujours par un travail de tricot ou de broderie, dans une salle basse donnant sur une cour intérieure.—Ces après-midi paraissaient d'une longueur mortelle à Véronique.—La cour était humide et profonde comme un puits; près des fenêtres, de maigres lilas sans fleurs poussaient en avril une pâle frondaison qui s'effeuillait avant la fin d'août. Par les vitres à petits carreaux verdis, le jour arrivait, terne et maussade, dans la salle dont les panneaux de chêne étaient pleins de craquements mystérieux; au seuil de la porte résonnait l'assoupissante chanson du rouet de la servante. Rarement on se tenait au jardin; le grand air donnait la migraine à madame Obligitte, et l'odeur des plantes l'énervait. Dans cette demeure où les visiteurs étaient rares, où les chambres closes exhalaient une affadissante odeur de renfermé, entre la place Verte silencieuse et un grand jardin abandonné, Véronique sentait avec effroi sa jeunesse s'écouler inféconde et décolorée…
Parfois elle cessait brusquement d'agir et se laissait aller à de longues méditations. Quelles pensées amères, quels souvenirs odieux, quels rêves découragés se remuaient alors dans son cerveau?… Par moments, on pouvait saisir des traces de leur passage sur sa figure expressive. Ses yeux, devenus moins lumineux, prenaient la teinte foncée de ces eaux profondes qui coulent sous une ombre épaisse; son front se penchait, et ses traits se contractaient; un frémissement de mépris et de dégoût passait sur ses lèvres fières et passionnées, puis elle secouait vivement la tête comme pour chasser des souvenirs détestés.—Parfois aussi, mais plus rarement, ses yeux s'illuminaient d'un éclair d'exaltation et de défi, et son front se relevait… On l'eût crue animée d'un esprit de révolte; elle semblait dans l'attente d'une délivrance, ses joues se coloraient et son cœur palpitait impatient… Mais ce violent souffle d'orage passait vite, ses joues reprenaient leur pâleur mate, sa poitrine s'apaisait, et ses longs cils noirs s'abaissaient sur ses yeux résignés.
Telles étaient les agitations de sa pensée, à l'heure même où madame Obligitte s'apprêtait à recevoir ses hôtes. Tout en contemplant tristement le salon paré de fleurs, elle souhaitait que cette journée fût déjà passée; elle maudissait ces heures de cérémonie banale où il faudrait, bon gré mal gré, rire et causer… Le soir, en surveillant les derniers préparatifs de cette ennuyeuse réception, elle se sentait lasse et morose. Le front appuyé contre la vitre, elle regardait le jardin déjà enveloppé par le crépuscule; elle songeait aux grandes routes perdues dans les bois et à la solitude des forêts endormies… Tout à coup elle entendit un bruit de pas au seuil du salon, et, se retournant, elle aperçut madame La Faucherie et Gérard.
Elle tressaillit, un peu surprise; tandis que Gérard la saluait, elle demanda la permission de prévenir sa tante et disparut.—Bientôt tous les Obligitte firent leur entrée. Puis on entendit le son d'une canne dans le corridor, et le vieil ami des deux familles, M. de Vendières, avec sa houppelande grise et sa lanterne sourde, vint compléter la réunion, qui garda ainsi un caractère tout intime.—On avait organisé une table de boston; après les compliments d'usage, M. de Vendières, M. Obligitte et les deux dames s'y assirent. Les trois jeunes gens restèrent seuls devant la cheminée. Véronique à demi plongée dans l'ombre projetée par le piano, Adeline en pleine lumière, et Gérard entre elles deux.
Gérard n'avait pu se défendre d'un mouvement d'admiration pour la jolie figure de mademoiselle Obligitte, mais ce ne fut qu'une impression légère; ses yeux glissèrent vite sur cette beauté trop voyante et trop évaporée, pour aller chercher Véronique dans l'angle où elle se tenait à l'écart, presque confondue avec l'ombre des meubles, tant sa toilette était sombre. C'était vers elle qu'allait tout son intérêt: il lui en voulait de se maintenir dans cette ombre et de se dérober ainsi aux regards et à la conversation.—L'entretien était tombé sur le Doyenné: