— C’est M. Pommeret… Il loge chez Pitoiset, au Lion d’or.

— Je vais lui écrire.

— Bien des mercis, madame Lebreton ! murmura Manette de sa voix geignarde, mais la lettre arrivera peut-être trop tard… Une supposition que vous iriez vous-même trouver M. Pommeret, il n’oserait certainement pas vous refuser notre grâce, et vous nous sauveriez tous… Vrai de vrai, ce serait la meilleure des charités.

— C’est bon, Manette, retournez-vous-en… J’irai tantôt chez le garde-général…

Il s’ennuyait ferme, le garde-général ! Le printemps ne lui avait apporté ni joyeuse surprise, ni espérances réconfortantes. Il était médiocrement sensible aux choses de la nature, et les détails prosaïques de sa profession l’avaient blasé sur les beautés des sites forestiers. Quant aux distractions que pouvait lui procurer la société d’Auberive, il était maintenant fixé. Quelques jours après ses visites d’arrivée, le curé lui avait envoyé les œuvres de saint Jean Chrysostôme, plus une petite brochure intitulée : Peut-on être libre penseur ? — et de tout cela il s’était bien gardé de lire une ligne. Les notables de l’endroit lui avaient rendu sa visite sans l’inviter à retourner chez eux. C’étaient d’honnêtes gens, fort peu mondains ; ils ne savaient que parler de leurs chiens ou de leurs terres, et leur suprême plaisir consistait à boire des chopes en jouant une partie de polignac. Les bourgeoises du cru étaient vieilles ou insignifiantes ; l’auberge où il avait élu domicile n’était fréquentée que par des rouliers et des commis-voyageurs de troisième catégorie. Aussi Francis Pommeret se plongeait-il jusqu’aux oreilles dans un ennui profond, dont chaque jour accroissait l’intensité. Cette après-midi de printemps, si ensoleillée et si limpide, ne faisait qu’assombrir son humeur noire, par le contraste de la gaîté du monde extérieur avec la maussaderie de son bureau, meublé de cartons verts et de liasses de papiers jaunis.

Il était donc mélancoliquement assis près de sa fenêtre, dépouillant d’une main nonchalante sa correspondance administrative, suivant de temps à autre, d’un œil distrait, le vol d’une mouche, et bâillant à se décrocher la mâchoire. Tout à travers cette occupation peu absorbante, il lui sembla entendre dans le corridor conduisant à son bureau le bruit léger d’un pas féminin, accompagné d’un frôlement de jupes empesées. Il dressa l’oreille. La démarche de la personne n’avait certainement rien de commun avec celle de Mme Pitoiset, ni avec le pas lourd de la servante. Ce bruit inusité cessa devant le seuil de Francis ; en même temps on heurta discrètement, du bout du doigt, à sa porte. Il avait à peine répondu : « Entrez ! » que le bouton fut tourné et qu’une dame en deuil apparut à ses yeux surpris.

— Monsieur le garde-général ? demanda une voix de contralto à la fois grave et bien timbrée.

— C’est moi, madame.

Francis Pommeret s’était levé tout d’une pièce. Il saluait cérémonieusement en offrant à l’étrangère l’unique siège un peu confortable : un de ces fauteuils Voltaire recouverts de damas de laine groseille, qu’on trouve dans toutes les chambres garnies.

— Monsieur, reprit la visiteuse, je suis Mme Lebreton… de la Mancienne, et je viens vous adresser une requête.