Francis s’inclina de nouveau de son air le plus aimable, puis il y eut une minute de silence, comme si chacun des interlocuteurs se recueillait pour retrouver son sang-froid. Le garde-général regardait Mme Lebreton, svelte et bien prise dans sa robe montante de cachemire noir. La marche et l’émotion avaient animé le visage de la veuve ; ses joues, légèrement rosées et ses grands yeux à demi cachés par les cils se détachaient vivement de l’encadrement sombre et vaporeux, formé par les tulles et les crêpes de sa coiffure de deuil. D’après ce qu’on lui avait dit, Francis s’était figuré une Mme Lebreton plus mûre et moins attrayante. — Elle, de son côté, s’était probablement attendue à rencontrer dans le garde-général quelque ours hérissé et bourru, semblable à la plupart des forestiers qu’elle avait connus à Auberive. Aussi se sentait-elle fort intimidée en présence de ce beau garçon, aux mains blanches, à la mise soignée, aux façons d’homme du monde, près de qui elle venait en solliciteuse.

— Monsieur, commença-t-elle d’une voix moins assurée, ma démarche est bien indiscrète et en dehors des usages… Veuillez l’excuser à cause du motif qui m’amène… Il s’agit d’un acte d’humanité pour lequel vous seul pouvez m’aider.

— Si la chose dépend de moi, répondit Francis, soyez persuadée, madame, que je ferai le possible pour vous être agréable.

Elle le remercia et lui expliqua ce qui venait d’arriver à Manette Trinquesse.

— En effet, reprit-il après avoir feuilleté quelques paperasses, voici le procès-verbal du brigadier… Le délit est flagrant, les délinquants sont coutumiers du fait, et permettez-moi d’ajouter, madame, qu’ils ne sont guère dignes de votre intérêt.

— Si l’on ne s’intéressait qu’aux gens qui n’ont jamais péché, répliqua la veuve, on aurait trop peu de chose à faire… Ce sont les coupables qui ont surtout besoin de compassion.

— Mais ces Trinquesse sont des ravageurs de bois ; si nous avions seulement ici deux ou trois de leurs pareils, la forêt serait mise à sac, et il est de mon devoir de sévir.

— Votre brigadier m’avait déjà dit tout cela, et si je suis venue près de vous, monsieur, c’est que j’espérais vous trouver moins impitoyable… Me laisserez-vous partir avec le regret de m’être trompée ? ajouta-t-elle en levant vers lui ses yeux bruns lumineux.

Il restait muet et s’oubliait à regarder ces grands yeux éclairés d’une flamme humide. L’imprévu de ce tête-à-tête, la musique de cette voix doucement suppliante, cette odeur de femme jeune et élégante qu’il n’avait plus respirée depuis si longtemps, causaient au jeune homme une émotion agréable qui n’avait rien de commun avec la compassion.

La veuve baissa précipitamment et pudiquement ses paupières aux longs cils.