Le bleu du ciel s’était embruni ; sur cet azur foncé les étoiles commençaient à poindre, et Adrienne regardait vaguement leurs yeux d’or cligner entre les tiges vertes. Dans un verger, près de la lisière du bois, un rossignol se mit à chanter. Les trilles sonores, les sons filés ou tremblés, les notes détachées, jetées l’une après l’autre comme des appels voluptueux, toute cette musique des nuits de mai pénétrait avec une acuité douloureuse jusqu’au fond du cerveau de la malheureuse femme et y causait un ébranlement de plus en plus pénible. Le parfum poivré des menthes, l’odeur vireuse des ciguës, l’enveloppaient et lui donnaient le vertige. Il lui semblait maintenant que, dans toute la région de ses nerfs, se produisait un fourmillement pareil à celui des moucherons qui dansaient au-dessus de l’eau verdie. Sa pensée oscillait avec le scintillement des étoiles, tremblait avec les trilles du rossignol ; son corps, endolori et frémissant, vibrait au gré du rythme mystérieux qui mettait tout en mouvement autour d’elle. Ses pupilles dilatées suivaient avec effarement l’accélération de ce mouvement onduleux qui entraînait les plantes, les arbres, les collines et le ciel dans un tournoiement fou ; — et tout d’un coup, parmi l’herbe mouillée, elle s’affaissa, secouée de nouveau par ce rire invincible qui l’avait prise dans la chambre de la nourrice…

Toujours plus pénétrante, la fraîcheur de la nuit étendait ses vapeurs sur l’étang, sur la prairie et les pentes boisées de Montavoir. Les chemins étaient devenus déserts, le village avait éteint ses feux et s’assoupissait. Seuls, à la lisière des vergers, le rossignol chantait et des chœurs de grenouilles commençaient à s’élever. Dans les herbes humides de la Peutefontaine, à travers les bourdonnements confus de la nuit, par intervalles, une clameur étrange éclatait, un cri sauvage trop aigu pour être le cri de la huppe, trop prolongé pour être la plainte de la poule d’eau ; et, chaque fois qu’il éclatait, le rossignol dans les néfliers, et les grenouilles sur les feuilles plates des nénuphars, faisaient longtemps silence, comme saisis d’une secrète terreur…

Dans la maison de Rouelles, on avait attendu pendant une partie de la nuit le retour de Mme Pommeret. Après l’avoir vainement cherchée dans les jardins et dans le village, les domestiques s’étaient mis en quête à travers la forêt, mais leurs recherches avaient été vaines ; ils avaient crié dans toutes les directions sans qu’une voix répondît à leur appel. Francis était resté sur pied toute la nuit, et le lendemain, dès l’aube, les perquisitions recommencèrent. Tout en s’agitant et en donnant des ordres, Pommeret se disait :

— Si pourtant on la rapportait morte !

Un frisson lui courait dans tous les membres ; en même temps, cette funèbre pensée faisait sourdre au fond de lui comme une vague espérance et un secret soulagement. Tandis qu’il recommandait à Pierre de fouiller les marais de la Peutefontaine, voilà que tout à coup un bruit de voix bourdonna dans le vestibule, et deux paysans apparurent, ramenant Adrienne, les cheveux épars, la robe trempée, les pieds souillés de vase. Elle était vivante, mais c’était tout. Ses yeux hagards ne reconnaissaient personne, et un rire nerveux, saccadé, incessant, la secouait tout entière, emplissant les couloirs sonores d’une sauvage et retentissante clameur, pareille à celles qu’on entend dans les maisons de fous.

Deux jours après, on lisait dans le Spectateur de Langres : « Un affreux malheur vient de frapper une honorable famille du canton. Une jeune femme récemment accouchée, Mme Pommeret, a été prise d’un soudain accès de folie et s’est enfuie nuitamment du château de Rouelles. On l’a retrouvée le lendemain matin près des bois de Montavoir, dans un état de démence complète. Elle avait renoncé à nourrir elle-même son enfant ; la suppression brusque de l’allaitement a déterminé, dit-on, des désordres cérébraux très graves, et son jeune mari, accablé de douleur, a été forcé de la conduire, sur les conseils des médecins, dans une maison d’aliénés. »


Mme Pommeret vit toujours. Elle est enfermée à l’établissement de Maréville, et sa folie a été déclarée incurable. Francis et Denise ont quitté Rouelles. Ils se haïssent tous deux et ne peuvent se résoudre à se quitter ; l’enfant qui est désormais leur seul intérêt dans la vie, et dont ils se disputent la possession, retient l’un près de l’autre ces deux êtres qui ne peuvent se regarder sans que chacun de leurs regards ne contienne un reproche sanglant et une malédiction. La Mancienne et le château de Rouelles ont été vendus. Le couple qui s’exècre et qui ne trouve le calme nulle part, erre de place en place, l’été dans les bains de mer, l’hiver dans les villes du Midi, traînant partout son équivoque et menteuse intimité. De temps en temps, un bulletin leur arrive de Maréville, sur lequel ils lisent que la santé physique de la malade ne laisse rien à désirer, mais que son état mental est toujours le même. L’enfant les accompagne, et, à mesure qu’il grandit, il ressemble d’une façon terrifiante à Adrienne. Dans ses cheveux bruns, il a, lui aussi, cette mèche blanche qui était le trait caractéristique de la physionomie de la malheureuse femme. En vain Denise coupe constamment cette mèche de cheveux qui lui cause une indéfinissable terreur : toujours plus visible et plus drue elle repousse, — vivace et persistante comme un remords.