En même temps elle arracha le marmot des mains de Sauvageonne avec tant de violence qu’il se réveilla et se mit à pleurer.

— Vous le serrez trop fort, prenez garde ! s’écria la jeune fille alarmée.

— Eh ! qu’importe !… Je ne lui ferai jamais, à lui et à toi, la moitié du mal que vous m’avez fait.

Ses yeux bruns étincelaient et, sourde aux plaintes du petit, elle le serrait plus fort.

— Je vous dis que vous l’étouffez ! cria impérieusement Denise, s’irritant à son tour ; lâchez-le !

— Non, il est à moi !… Je l’ai payé assez cher. — Son exaltation redoublait à chaque mot. — C’est mon enfer en ce monde que cet enfant ; il ne me rappelle que des infamies… Et quand je le tuerais, quand je l’écraserais comme un ver sur le pavé… Après ?… Qui donc oserait m’en faire un crime ?

Elle se rapprochait de la fenêtre, et ses bras se raidissaient comme pour lancer le nouveau-né dans le vide. Denise devina sans doute à son regard et à son geste qu’elle était capable de mettre sa menace à exécution, car elle s’élança, les mains en avant, entre Adrienne et la croisée, et elle jeta un cri aigu qui fit accourir Francis du fond de son fumoir.

Adrienne les contempla un moment tous deux d’un air égaré, puis elle recula, rejeta l’enfant dans le berceau, poussa un éclat de rire sauvage et s’enfuit à travers le couloir.

Elle descendit l’escalier. Elle avait horreur d’elle-même et des autres. La maison lui pesait. Elle avait hâte de la quitter, comme si les murailles et les poutres, pleines de craquements funèbres, l’eussent menacée d’un subit écroulement. Le vestibule était désert, les portes grandes ouvertes. Elle se précipita dans le jardin et gagna les champs.

La soirée était admirablement belle. Du côté du couchant, le ciel était encore teint d’une riche couleur d’or, sur laquelle s’éparpillaient de petits nuages d’un rose vif. En bas, dans le fond déjà moins éclairé de la vallée, de larges taches d’un blanc laiteux tranchaient sur le vert assombri des haies et des prés : floconnements d’aubépines épanouies, pâles retombées de grappes d’acacias, nappes onduleuses de marguerites. Le printemps était dans toute sa gloire ; la joie de vivre éclatait partout en foisonnements de fleurs et en gazouillements d’oiseaux. La Peutefontaine elle-même était parée et comme en fête, avec ses liserons blancs enroulés autour des roseaux, ses flèches d’eau détortillant leurs boutons rosés, ses nénuphars étalant leurs corolles jaunes au centre des feuilles aplaties sur l’étang endormi. — Tandis qu’elle longeait les talus couverts d’herbes humides, Adrienne, avec un amer redoublement de désespoir, se souvenait de cette matinée de printemps où elle était sortie de la Mancienne d’un pas si allègre, heureuse d’avoir recouvré sa liberté, et la tête pleine de projets de bonheur… Elle revoyait les moindres détails de cette journée inoubliable : — le sentier ombreux au bord de l’Aubette, les hauts taillis de la Grand’Combe et Manette Trinquesse accroupie au seuil de sa maison délabrée… — Deux ans seulement s’étaient passés depuis cette matinée, et aujourd’hui comme alors les prés fleuronnaient, les oiseaux chantaient sous bois. Rien ne semblait avoir changé, et Manette elle-même rôdait là-bas justement, de l’autre côté de l’étang, grattant l’herbe autour des hêtres afin de récolter des mousserons. — Adrienne pouvait apercevoir entre les arbres sa tignasse blonde emmêlée, sa robe au corsage débraillé et ses hanches épaisses. — Une terreur la prit ; elle avait honte d’être vue, ainsi humiliée et misérable, par cette fille qui l’avait connue jadis fière, heureuse et triomphante. Afin d’échapper aux regards fureteurs de Manette, elle s’enfonça plus avant dans les hautes herbes et les roseaux de la Peutefontaine, et s’assit au bord de l’eau, parmi les hampes vertes et les ombelles fleuries qui se dressaient au-dessus de sa tête.