Le percepteur, assis dans un fauteuil, tournait sa cuiller dans sa tasse et soufflait bruyamment sur son café trop chaud. Le juge de paix, joignant l’exemple au précepte, avait conduit la notaresse à une table de jeu et organisait avec le notaire et la femme du percepteur un domino à quatre. Le garde-général, accoudé au piano ouvert, regardait Mme Lebreton occupée à servir ses hôtes. Penchée au-dessus du guéridon, elle soulevait la cafetière d’argent et remplissait les tasses. Ainsi posée, le cou infléchi, le bras en l’air, la robe laissant passer sous ses plis tombants une bottine de satin noir, elle présentait, de la nuque, où frisaient des boucles brunes, jusqu’à l’extrémité du talon, découvrant un bout de jupon blanc, un ensemble de lignes élégantes dont le jeune homme suivait avec curiosité les sobres ondulations. Quand Mme Adrienne eut servi tout son monde, elle vint s’asseoir sur un canapé, à côté de Mlle Chesnel qui sirotait lentement un verre de marasquin.
— Chère madame, dit cette demoiselle en montrant le piano ouvert, ne nous jouerez-vous pas quelque chose ?… Pour moi, j’adore la musique, surtout la musique brillante. Quand les mains courent tout le long du clavier et se croisent l’une sur l’autre… oh ! c’est délicieux !
— Excusez-moi, répondit Adrienne, je n’étudie pas depuis longtemps et je n’ai plus de doigts. Mais si vous voulez entendre un peu de bonne musique, priez M. Pommeret de se mettre au piano… Il a un véritable talent et il vous fera plaisir.
Ce n’était pas précisément l’affaire de Mlle Irma, qui avait compté accaparer le garde-général pendant que Mme Lebreton serait au piano, mais elle s’était trop avancée pour reculer et elle joignit ses prières à celles de Mme Adrienne.
— Volontiers, murmura Francis en s’inclinant devant cette dernière.
Il s’assit sur le tabouret, prit un cahier de sonates de Mozart et frappa quelques accords. Dès les premières notes, le curé, qui se couchait régulièrement à dix heures, s’empressa de se lever, salua silencieusement et se retira, son tricorne sous le bras.
Francis Pommeret n’avait pas tourné la tête. Il commençait la sonate en la et mettait toute son attention à exécuter le thème avec expression. Il avait un joli talent d’amateur et ne s’en tirait pas mal. Les notes suaves et câlines de la musique de Mozart montaient, légères, dans le salon sonore. Mme Lebreton, tournée vers le piano, les bras croisés, la tête un peu rejetée en arrière, semblait sous le charme de cette musique faite de tendresse et de clarté, qui lui donnait une impression de fraîcheur matinale. Les variations se succédaient ; les notes s’égrenaient, tantôt lentes et caressantes, tantôt allègres et vives comme une envolée d’oiseaux, et Mme Adrienne, en les écoutant, se sentait remuée de cette même joie intime et printanière qu’elle avait éprouvée en se promenant au mois de mai dans les bois d’Auberive.
Il n’en était pas de même de ses hôtes, qui ne comprenaient rien à la musique classique et dont un quadrille tapageur eût mieux satisfait les oreilles peu délicates. Le percepteur sommeillait dans son fauteuil ; sa femme, prévoyant qu’il allait ronfler, se leva de la table de jeu, le tira par le bras, et tous deux, saluant gauchement Mme Lebreton, interrompirent le garde-général pour lui souhaiter le bonsoir.
Francis s’était arrêté.
— Encore ! encore ! murmura la veuve, qui rentrait après avoir reconduit le couple.