— Oh ! madame, protesta-t-il en se rasseyant à son tour, c’est à vous que je dois les seules bonnes heures que j’aie passées depuis que je suis ici.

— Auberive vous déplaît ?

— Beaucoup moins maintenant… Mais, de février en avril, j’y ai trouvé les journées démesurément longues !

Tout en parlant, il l’enveloppait d’un regard presque amoureux ; en relevant les yeux, elle surprit ce regard et rougit. Elle songeait que c’était justement à la fin d’avril qu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Y avait-il une secrète intention dans le soin qu’il avait pris de dater de cette époque la fin de ses ennuis à Auberive ? Elle se sentait de plus en plus embarrassée de se trouver seule avec ce jeune homme dans le grand salon devenu subitement désert. Comme les personnes dévotes, timides, et peu habituées aux hasards de la vie mondaine, ce tête-à-tête qu’elle avait étourdiment provoqué lui causait maintenant des terreurs chimériques. Elle se montait l’imagination et devenait nerveuse. Elle osait à peine bouger, et la vaste pièce s’emplissait d’un silence périlleux, sur lequel se détachait le murmure sourdement saccadé des grillons du jardin et le menu bruit de l’huile montant dans les lampes. — Une lumière blonde baignait Mme Adrienne ; elle dorait ses joues, allumait un éclair humide dans ses yeux bruns et mettait des reflets mouillés sur le satin noir de sa jupe. Francis Pommeret la trouvait en ce moment très séduisante ; mais il était à cent lieues de méditer les entreprises hardies qui s’étaient présentées à l’imagination craintive de Mme Lebreton. Entre lui, modeste petit fonctionnaire, vivant maigrement de ses appointements, et la riche et imposante veuve d’un maître de forges millionnaire, il y avait une distance qui lui paraissait trop disproportionnée. Essayer de la franchir par un de ces coups d’audace qui réussissent parfois, c’était risquer de se faire éconduire honteusement et de compromettre même sa situation à Auberive. Il était bien trop circonspect pour jouer tout son avenir sur une seule carte ; néanmoins, à cette heure avancée de la soirée, pendant ce tête-à-tête inattendu avec une femme jeune encore, à la fois élégante et dévote, à laquelle l’inconnu et le fruit défendu donnaient un attrait singulièrement capiteux, il lui montait par intervalles au cerveau des bouffées de désir, des tentations timidement et lentement caressées. Il se disait : « Si j’osais pourtant !… On a vu des choses plus étonnantes… Qui sait ? »

Les effarouchements d’Adrienne redoublaient. N’osant ni rester assise ni congédier son hôte, elle alla machinalement vers la porte-fenêtre ouverte sur le jardin :

— Quelle belle nuit ! fit-elle d’une voix assourdie en se retournant vers Francis ; voyez donc comme le parc est éclairé !

La nuit, en effet, était magnifique et, par exception, — dans ce pays où il gèle d’habitude jusqu’en juin, — elle était presque tiède. Surgissant d’un massif de trembles et de peupliers de Virginie, la lune, déjà échancrée épandait une large nappe de lumière bleuâtre sur les bouleaux immobiles, sur la pièce d’eau entourée d’iris, sur les pelouses récemment fauchées et sur les parterres tout fleuris de roses-thé. En dehors de cette longue zone lumineuse, les massifs restaient plongés dans une ombre noire. Les charmilles, taillées carrément, allongeaient leurs berceaux à droite et à gauche et masquaient les murailles, de sorte que le parc semblait comprendre dans son enceinte les collines grises et les bois qui les couronnaient. Sous la clarté lunaire, les retombées des lierres et des vignes vierges ondulaient légèrement, et le murmure tremblotant des grillons faisait comme un accompagnement naturel à ces frissons de verdure. A part cette musique assoupissante et berceuse, pas un bruit dans la campagne, sauf, parfois, un glouglou d’eau courante ou un chœur enroué de grenouilles, résonnant avec lenteur, puis s’arrêtant soudain comme le ronflement d’un dormeur qu’on dérange.

Francis s’était avancé sur le perron, à côté de Mme Lebreton.

— Bien souvent, dit-il, dans les premiers mois de mon séjour, j’ai rêvé de me promener dans votre parc par une belle nuit pareille à celle-ci… Avant d’avoir l’honneur de vous connaître, je vous avoue que j’étais remué par de vilaines pensées envieuses… Je vous en voulais, madame, de posséder cette propriété de la Mancienne et de ne pas en jouir.

— Voulez-vous que nous y fassions un tour au clair de lune ? lui demanda-t-elle.