— Cependant, objecta Francis, on m’a parlé de la maison de Mme Lebreton…
— La Mancienne ? oh ! elle n’est plus gaie comme autrefois… La mort de M. Lebreton a tout changé.
— Sa veuve est inconsolable, à ce qu’il paraît.
— Inconsolable, c’est beaucoup dire, répliqua la sœur de la receveuse : le défunt était plus âgé qu’elle, et très bourru… Je ne crois pas qu’elle le regrette tant que cela.
— Elle est jeune ?
— Jeune… si l’on veut !… Trente-quatre ans, au moins.
— Ce n’est pas encore la décrépitude, reprit Francis en riant, et elle peut se remarier.
— Sans doute ; pourtant je ne pense pas qu’elle s’y décide. Elle n’a pas d’enfants, mais elle a adopté une orpheline dont elle s’est entichée et qu’elle fait élever au Sacré-Cœur… En tous cas, si elle se remarie, ce ne sera pas à Auberive, et, de toute façon, on ne recevra plus guère à la Mancienne. Mme Lebreton a pris le pays en grippe et elle passe presque tout son temps à Dijon.
La receveuse ne rentrait pas ; la coquelle était devenue silencieuse, mais une vague odeur de roussi qui s’en dégageait semblait inquiéter la jeune fille ; il était évident que le rôti brûlait, et elle n’osait le retourner en présence de cet étranger. Elle devenait distraite et ne quittait pas des yeux le couvercle ; elle finit par le pousser discrètement du pied : il tomba et le pétillement de la graisse bouillante recommença. Réveillés par ce bruit strident, deux canaris dans leur cage furent pris à leur tour d’un besoin démesuré de se mettre à l’unisson, et leurs voix luttèrent bientôt d’acuité avec le grésillement du morceau de veau. Francis Pommeret, agacé et craignant d’être forcé de prolonger encore sa visite si, par hasard, la receveuse s’avisait de rentrer, se leva brusquement et prit congé. Il avait à peine fermé la porte qu’il entendit la jeune fille se précipiter désespérément vers son rôti à demi carbonisé.
Dès qu’il fut dehors, il aspira longuement l’air humide ; sa poitrine était oppressée, il éprouvait une sorte d’engourdissement général, comme si l’odeur de renfermé qu’exhalaient ces intérieurs campagnards et le ronron monotone des phrases insignifiantes qu’on y échangeait eussent produit sur son cerveau l’effet d’une drogue stupéfiante. — Le jour tirait à sa fin, et le crépuscule, tombant en nappes grises du haut des grands bois aux teintes bistrées, ajoutait encore sa mélancolie au malaise moral du jeune Pommeret. Le tintement grêle des cloches avait recommencé, et les aboiements rageurs des chiens de l’épicier les accompagnaient de nouveau.