Là-dessus il reconduisit son visiteur jusqu’à la rangée des caisses de lauriers et le congédia avec un salut cérémonieux.
Francis Pommeret, un peu déconfit, se rabattit chez la receveuse des postes, dont la maison, blanchie à la chaux et proprette, formait l’angle de la place de l’église. Après être entré dans le couloir obscur réservé au public, n’ayant pu parvenir à découvrir une sonnette, il prit le parti de chercher à tâtons la poignée d’une porte, derrière laquelle il entendait un bruit d’ustensiles de ménage. Cette porte céda brusquement et s’ouvrit toute grande.
— C’est toi ? s’écria une voix de femme ; ferme vite, ma chère, à cause des chats.
Puis, tout à coup, s’apercevant de sa méprise, la même voix poussa un cri étouffé et se confondit en excuses pendant que Francis se nommait.
La pièce où il se trouvait, mal éclairée par une fenêtre étroite, était déjà à demi pleine d’ombre. En jetant un coup d’œil rapide sur les murs et l’ameublement, le garde-général vit qu’elle servait à la fois de cuisine et de salle à manger. La table de toile cirée, placée au centre, était couverte de vaisselle ; sur le brasier de la cheminée, un rôti de veau cuisait dans une coquelle de fonte, emplissant la chambre d’un grésillement et d’une odeur de graisse bouillante. Une jeune personne, debout devant la cheminée, regardait le visiteur d’un air effaré et murmurait des phrases décousues. Autant que la faible lumière venant de la fenêtre permettait d’en juger, elle pouvait avoir vingt-cinq ans et sa toilette était fort négligée : jupe noire et caraco de laine grise, laissant voir un cou assez blanc et des bras nus jusqu’aux coudes. De la figure tournée à contre-jour, Francis ne distinguait que des contours assez rondelets et deux petits yeux, étoilés par les lueurs du brasier.
— Je suis vraiment confuse, répétait-elle ; ma sœur est allée au chapelet et je suis restée à la maison pour préparer le souper… Veuillez donc vous asseoir, monsieur, et m’excuser de vous recevoir ici.
Francis répondit que c’était à lui de s’excuser et fit mine de se retirer en regrettant de n’avoir pas rencontré la receveuse.
— Mais elle ne tardera pas à rentrer, je vous assure, insista la jeune fille, partagée évidemment entre l’embarras de se montrer en déshabillé et le désir de connaître le nouveau garde-général.
Il se décida à prendre le siège qu’on lui offrait et s’assit en face de la coquelle, qui continuait à chanter violemment et dont le bruit couvrait parfois la conversation des deux interlocuteurs. Ce tapage augmentait encore la confusion de la jeune ménagère ; elle était fort troublée de recevoir l’étranger d’une façon aussi peu cérémonieuse et, d’un autre côté, elle n’avait pas le courage de le conduire dans le salon sans feu, dont les volets étaient clos et où il aurait fallu allumer des bougies, c’est-à-dire se montrer en plein dans le désordre de sa toilette de cuisinière. Pour déguiser son embarras, elle causait avec une volubilité nerveuse, faisant à la fois les demandes et les réponses.
— Vous n’êtes pas à Auberive depuis longtemps, monsieur… Depuis une semaine, je crois ?… Comment trouvez-vous le pays ?… Point très gai assurément… C’est un véritable trou, et il n’y a personne à voir.