— Oui, reprit Denise avec une affectation d’assurance que démentait le tremblement de sa voix vibrante, je m’assommais là-bas et je me suis fais renvoyer. On n’a même pas voulu me garder jusqu’au retour de ma mère.
— Et vous êtes revenue seule ? demanda sévèrement Pommeret.
— Oh ! rassurez-vous ! répondit-elle ironiquement, j’ai été ramenée par une sœur converse qui vous apporte une lettre de la supérieure… A propos, elle est dans le vestibule, la sœur, et je crois qu’il faudra lui faire servir à souper… Elle l’a bien gagné !
III
— Je vous prie maintenant de m’expliquer comment et pourquoi vous vous êtes fait renvoyer du Sacré-Cœur ?… Je n’ai pas voulu vous infliger l’humiliation d’un interrogatoire devant cette sœur, mais la voilà repartie, et je désire connaître les détails d’une aventure dont je dois instruire votre mère adoptive.
En même temps, Francis Pommeret, avec une gravité affectée, pliait et dépliait la lettre de la supérieure. — Ceci se passait le lendemain de l’arrivée de Denise, à l’heure du déjeuner, et ils étaient seuls dans la salle. Denise, accoudée sans façon sur la nappe, grignotait des cerises avec une parfaite sérénité. Elle releva ses grands yeux luisants vers Francis :
— Je croyais, répondit-elle, que la chose était contée tout au long dans la lettre de Mme de Lignac.
— La supérieure se borne à parler d’un acte d’insubordination, d’un scandale dont l’énormité ne lui permet plus de vous conserver dans sa maison… J’aime encore à penser qu’elle exagère.
— Non, pas trop… Au point de vue du Sacré-Cœur, c’est un cas pendable, d’autant plus qu’il était prémédité. Jugez plutôt : — Je suis une très mauvaise élève, mais j’ai de l’aplomb et beaucoup de mémoire ; aussi ces dames utilisaient toujours mes petits talents lorsqu’il s’agissait de débiter un compliment ou de réciter des vers en public. Dimanche dernier, jour de la confirmation, on devait fêter Monseigneur en grande cérémonie : collation, musique, déclamation de morceaux choisis. On m’avait chargée de dire la pièce de résistance, la fable du Meunier, son Fils et l’Ane, mon triomphe. Seulement, dans cette fable il y a un drôle de vers où on compare le grand dadais assis sur son âne à un évêque. — « Vous comprenez, mon enfant ? me dit la supérieure en baissant les yeux, M. de La Fontaine était un peu libre dans ses expressions, et, en présence de Monseigneur, une pareille allusion serait de la dernière inconvenance ; vous remplacerez évêque par seigneur… Ne l’oubliez pas ! » — C’est bon ; la veille de la cérémonie, on répète sur l’estrade, je récite de mon mieux, sans omettre la correction : « comme un seigneur assis. » On me complimente : « Ce sera charmant, Monseigneur sera ravi ! » — Nous voici au grand jour. Nombreuse et vénérable assistance : trois évêques, une dizaine de pères jésuites, et une fournée de curés. Entre deux morceaux de piano, on me pousse par l’épaule, je m’avance au bord de l’estrade, je fais la révérence et je débute. Ça marche d’abord très bien ; il fallait entendre les bravos chuchotés par toutes ces grosses lèvres rasées !… J’arrive au fameux passage ; je reprends ma respiration, je me tourne vers les trois évêques, et, en soulignant chaque mot du geste, du regard et de la voix, je leur lance à toute volée :
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,