L’intérieur de cette chambre était en harmonie avec les toilettes excentriques et les allures bizarres de la personne qui l’avait habitée. La fenêtre donnait sur les bois. Les murs étaient ornés de nombreuses images d’Epinal aux couleurs crues et violentes, représentant Damon et Henriette, Pyrame et Thisbé, les Vierges sages et les Vierges folles, etc. Sur la tablette de la cheminée, il y avait une collection d’objets forestiers qui trahissaient les goûts agrestes et les promenades vagabondes de la jeune fille : nids de pies et nids de guêpes, cornes de cerf, pétrifications étranges, brins de charme autour desquels un chèvrefeuille, enroulé en hélice, comme un serpent, avait fait corps avec le bois, grands papillons jaunes striés de noir, aux ailes terminées en pointes, colliers de graines de houx rouges comme du corail. Au milieu de ces bibelots, qui rappelaient les fétiches d’une hutte sauvage, le lit de bambou à rideaux de mousseline blanche avait un air virginal. Francis ouvrit le tiroir qui lui avait été désigné. Il s’en exhalait une pénétrante odeur féminine mêlée à un parfum de menthe et de mélilot, et il y régnait un désordre caractéristique : nœuds de ruban fanés, épingles à cheveux, vieux gants, livres dépareillés, chemisettes déchirées, jupons blancs tachés de verdure ; tout cela pêle-mêle. Tandis qu’il fourrageait dans ce fouillis pour y dénicher la Belle Mélusine, Pommeret mit la main sur un mouchoir de batiste, taché de sang, qu’il crut reconnaître. Le souvenir de la lutte dans la tranchée du Fays lui remonta à la tête avec l’odeur éparse dans toutes ses nippes ; il prit le volume de la bibliothèque bleue et quitta l’appartement.
La lettre de la veille et le coup d’œil jeté dans les recoins intimes de cette chambre lui avaient remis devant les yeux la figure originale et inquiétante de Denise avec ses allures garçonnières, ses souplesses de fauve et ses yeux phosphorescents. Maintenant elle le suivait partout, elle le hantait comme certains airs entendus autrefois et qui vous reviennent aux lèvres avec une obsession agaçante. Pour essayer de s’en débarrasser, il s’occupait d’affaires ou il écrivait à Adrienne ; mais dès qu’il sortait en plein air, sous bois, le souvenir de Sauvageonne le relançait opiniâtrement et cheminait avec lui.
La saison semblait être de connivence avec cette obsession pour lui agiter le corps et l’esprit. L’été était dans son plein, la forêt dans toute sa magnificence fleurie. Partout des frissons d’herbes plantureuses, des floraisons aux couleurs éclatantes, des parfums de chèvrefeuilles et de troënes. Au fond des massifs, les ramiers roucoulaient langoureusement ; leurs voix sourdes et caressantes éveillaient un écho sensuel dans le cœur de Francis. Il rentrait à la brune au château, étourdi, fatigué, mais énervé et incapable de dormir.
Deux semaines se passèrent ainsi. Un soir qu’il achevait de dîner, étendu dans un fauteuil et regardant par la fenêtre ouverte les étoiles s’allumer une à une au-dessus du bois, il entendit sur le chemin un roulement de carriole, puis on sonna à la porte cochère, et il distingua un bourdonnement de voix étonnées dans le vestibule. Au moment où il se levait pour mettre le nez à la fenêtre, la porte s’ouvrit et la cuisinière parut effarée.
— Qu’y a-t-il donc ? fit Francis impatienté.
— Monsieur, c’est Mlle Denise qui revient.
— Oui, c’est moi ! s’écria une voix mordante. En même temps la cuisinière livrait passage à Sauvageonne.
— Vous ?
Francis n’en croyait par ses yeux. Il avait relevé l’abat-jour de la lampe et regardait d’un air ébahi Denise plantée en face de lui, les bras croisés. — Mais quel changement s’était opéré !… Huit mois avaient suffi pour accomplir cette merveilleuse métamorphose qui se produit entre seize et dix-huit ans chez les filles. A la place de l’adolescente dégingandée qui avait quitté Rouelles en novembre, Pommeret voyait devant lui une grande et belle personne bien cambrée sur ses reins et admirablement faite. Les épaules s’étaient élargies, les bras s’étaient arrondis ; la poitrine développée gonflait le corsage de la robe d’alépine noire ; les irrégularités du visage s’étaient atténuées ; le teint était d’une fraîcheur éblouissante ; les opulents cheveux roux avaient légèrement bruni ; tordue en un épais chignon, leur masse rejetait en arrière cette tête rayonnante de jeunesse, aux lèvres rouges entr’ouvertes par un sourire de défi, aux narines palpitantes, aux yeux étincelants.
— Vous ? répéta Francis abasourdi et ébloui.