Francis, pris de pitié, essaya tout ce qu’il put pour calmer cette tempête de larmes brusquement soulevée ; il s’approcha de sa femme, lui serra tendrement les mains, lui parla doucement comme à un enfant qu’on veut endormir et lui répéta sur tous les tons qu’elle l’avait mal compris, qu’il l’aimait toujours aussi sincèrement qu’autrefois… Bref, la paix se fit et un raccommodement s’ensuivit ; mais après les paroles mal sonnantes et difficiles à oublier qui avaient été échangées de part et d’autre, le charme de leur ancienne intimité ne se retrouva plus. Même dans les moments les meilleurs, leur tendresse n’eut plus le velouté ni le fondant des premiers jours. Entre ces deux mariés de six mois un fossé commença de se creuser plus profondément chaque jour. La confiance n’existait plus, chacun d’eux ayant fait à l’autre une de ces sourdes blessures qui s’enveniment toujours davantage, parce qu’elles atteignent les fibres les plus délicates du cœur. En dépit de l’amour qu’elle conservait encore, Adrienne ne pardonnait pas à Francis de s’être amoindri dans son estime ; Pommeret s’apercevait de cet amoindrissement, il en était humilié et s’en irritait intérieurement.
Les relations des deux époux entrèrent dans une nouvelle phase. Leur intimité eut des hauts et des bas : elle fut tantôt tendre et tantôt violemment orageuse. En vain, aux heures de raccommodement, s’efforçaient-ils d’oublier leurs griefs réciproques ; ils gardaient toujours dans leur par-dedans de mystérieuses arrière-pensées qui gâtaient toute la douceur de leurs caresses. Adrienne soupçonnait Francis de lui faire un crime de son âge, et celui-ci s’imaginait volontiers que sa femme l’accusait tout bas d’avoir cherché à faire un mariage d’argent. Par moment, leurs yeux se confrontaient comme pour saisir au fond d’un regard ce regret ou ce reproche latent ; cette préoccupation glaçait leurs lèvres et empêchait tout abandon. Il y avait dans leur intimité quelque chose de détraqué qui sonnait tristement comme un ressort brisé. Ils s’en apercevaient, s’en dépitaient, et des paroles amères s’échangeaient de nouveau.
Adrienne, ayant plus donné d’elle-même, était plus profondément atteinte par ce désastre. Son caractère ardent et concentré la prédisposait plus particulièrement à souffrir de ces déceptions d’amour. Par orgueil, elle se contraignait pour ne pas laisser voir le chagrin qui la rongeait, et cette contrainte réagissait douloureusement sur son organisation nerveuse. Peu à peu sa santé s’altéra. Une maladie obscure, perfide, qui s’attaque sourdement aux organes les plus délicats du corps féminin, et qui est souvent la conséquence d’un état moral violemment troublé, commença de se développer en elle. Le médecin de Langres, appelé en consultation à Rouelles, cita sentencieusement à Francis un vieil adage d’Hippocrate, en lui décrivant la maladie de sa femme ; en même temps il lui recommanda d’épargner à Mme Pommeret toutes les émotions pénibles, surtout de ménager ses nerfs, qui étaient « à fleur de peau. »
Dès qu’elle connut l’affection dont elle souffrait, Adrienne fut prise d’un redoublement de tristesse. Il lui vint à l’idée que son mal aurait pour premier effet de la vieillir aux yeux de Francis et de le rendre encore plus indifférent. Et comme l’une des conséquences de cette maladie est de grossir hors de toute proportion les moindres contrariétés, la pauvre femme tomba dans des accès d’humeur noire qui assombrirent notablement l’intérieur de la maison de Rouelles. Il faut rendre cette justice à Francis Pommeret qu’il se montra, dans cette conjoncture, un mari dévoué et attentif. Soit à raison des remords de sa conscience, soit par générosité, il s’efforçait de faire oublier à Adrienne les heures orageuses qui avaient troublé la sérénité de leur vie intime. Désormais il n’avait plus à inventer de prétexte pour déserter l’appartement conjugal, Mme Pommeret ayant exigé elle-même qu’il passât ses nuits dans une pièce voisine. Il semblait vouloir, du moins, la dédommager de ce sacrifice en l’entourant de petits soins et de distractions pendant le jour. Il l’amusait en lui lisant un roman ou en se mettant au piano, et quand, avec le mois de mai, les beaux jours revinrent, il la promena à travers les allées reverdies de Montavoir, dans une bonne voiture mollement suspendue, qu’on avait fait venir de Dijon.
En dépit de ces minutieuses attentions, la santé d’Adrienne ne se rétablissait pas. Une nouvelle consultation eut lieu et les médecins furent d’avis que, dès la fin de juin, Mme Pommeret partît pour Plombières, dont les eaux produiraient certainement de bons résultats. Elle accepta avec joie l’espérance qu’on lui donnait, et s’occupa avec entrain de ses préparatifs de départ. Francis avait sur-le-champ déclaré qu’il accompagnerait sa femme dans les Vosges ; mais celle-ci s’opposa très résolument au départ de son mari.
— Non, mon ami, lui dit-elle, je te remercie, mais je suis assez grande pour voyager seule, et je suis habituée à me tirer d’affaire moi-même… J’emmènerai ma femme de chambre, et si j’ai besoin d’une compagnie plus gaie, j’écrirai au Sacré-Cœur qu’on m’envoie Sauvageonne… Toi, tu resteras à Rouelles. Songe que je ferai là-bas deux saisons et que nous voici au plein moment des récoltes ; je tiens à ce que tu me remplaces pour surveiller nos cultivateurs de la Mancienne. — D’ailleurs, ajouta-t-elle en lui serrant les mains, j’agis aussi par coquetterie… A quoi bon te faire assister à toutes les petites misères d’une malade qui prend les eaux ? Cela me dépoétiserait encore à tes yeux. Je ne veux pas que tu sois témoin des ennuyeux détails de la cure qui doit me remettre sur pied ; je préfère te revenir tout à fait en bon état et te surprendre par ma mine florissante… Ainsi, c’est convenu, tu garderas la maison ; je ne suis pas fâchée que tu t’ennuies un peu de moi ; cela entre dans mes petits calculs…
Après avoir insisté sans succès, Francis prit le parti de s’incliner. Il conduisit sa femme à Langres, l’installa commodément dans le train qui devait la déposer à Aillevillers-Plombières, et après force recommandations, force affectueuses embrassades, il vit fuir le convoi, remonta en voiture et revint dîner à Rouelles.
Quand le lendemain il se réveilla seul dans cette grande maison silencieuse, il se crut un moment redevenu célibataire. Il sentait au dedans de lui une confuse allégresse dont il ne jugea pas à propos d’approfondir les causes. Il se leva, déjeuna rapidement, afin de ne pas marquer cette joie incorrecte devant les domestiques, et s’empressa de gagner la forêt. Il vaguait par les tranchées du pas léger et capricieux d’un écolier en vacances, qui a la bride sur le cou et qui peut s’amuser à son aise, sans entrevoir une perspective désagréable de leçons et de devoirs pour le retour. Les loriots sifflaient dans les merisiers, une exquise odeur de fraise s’exhalait au bord des coupes ensoleillées ; il faisait bon vivre !… Le jour suivant, il poussa jusqu’à la Mancienne, visita les faucheurs dans la prairie, plaisanta avec les faneuses et s’en revint affamé. Deux lettres l’attendaient sous sa serviette : la première, timbrée de Plombières, annonçait l’arrivée et l’installation d’Adrienne ; la seconde, illustrée à l’un des angles par un cœur enflammé surmonté d’une croix, était datée du Sacré-Cœur de Dijon et couverte de pattes de mouche zigzaguant comme des notes de musique. Sauvageonne lui écrivait en ces termes :
« Je me suis demandé s’il fallait commencer ma lettre par « petit père » ou par « cher monsieur ». Vous auriez sans doute trouvé le premier trop familier, et le second m’a paru trop cérémonieux ; de sorte que je me suis décidée à ne rien mettre du tout. J’ai appris par ma mère que vous étiez seul à Rouelles, et comme je suppose que vous devez énormément vous ennuyer, la présente n’a d’autre but que de vous distraire. Je l’écris en cachette et je la confie à une élève qui quitte demain la maison ; — elle a de la chance, celle-là ! — Je tiens à vous prouver que je n’ai pas de rancune et que je pense à vous. Quand vous irez au bois, si vous passez par la coupe du Fays, souhaitez le bonjour de ma part à nos amis les sabotiers… A propos, encore une commission !… Ayez la bonté d’entrer dans ma chambre et de fouiller dans le premier tiroir de ma commode ; vous y trouverez un livre à couverture bleue, l’Histoire de la belle Mélusine, que je vous prie de rendre au fermier de Crilley, qui me l’a prêté. Là-dessus, je baise la main que j’ai mordue et je vous fais ma plus belle révérence.
Denise. »
Francis trouva cette épître impertinente et déplacée. Pourtant elle lui trotta dans la tête toute la soirée et ramena sa pensée vers la pensionnaire du Sacré-Cœur. Cette Sauvageonne avait un caractère aussi difficile à déchiffrer que les pattes de mouche de sa lettre. Ses audacieuses inconvenances étaient-elles préméditées ou bien agissait-elle avec la témérité d’une nature inconsciente et élémentaire ? Dans tous les cas, c’était une créature dangereuse, et Francis se félicitait de la savoir loin de Rouelles. Il alluma dédaigneusement son cigare avec le billet de la jeune fille et se coucha. Mais le matin, dès qu’il fut levé, il prit la clé de la pièce qui faisait face à son cabinet de travail et entra pour la première fois dans la chambre réservée à Denise.