— Tout cela est bien vague, fit-il en ricanant ; je ne serais pas fâché d’avoir à répondre à une accusation un peu plus nette… En quoi suis-je coupable ? Est-ce que je ne vis pas constamment auprès de toi ? Est-ce que je t’ai jamais donné le moindre motif de jalousie ?… Voyons, parle ! s’écria-t-il en s’irritant de l’attitude trop calme d’Adrienne.
— Souvenez-vous seulement de ce que vous étiez pour moi à la Mancienne !… Alors vous n’aviez pas hâte de me quitter, vous ne me marchandiez pas les heures que vous passiez près de moi, ces mêmes heures que, maintenant, vous m’accordez comme une aumône !
— Voilà des exagérations !… Ma chère, reprit-il avec humeur, en lançant son cigare dans la cheminée, tu n’es plus une jeune fille romanesque, mais une femme sensée… Laisse-moi te parler comme à une personne raisonnable…
— Je vous écoute, interrompit-elle avec un accent sarcastique. Voyons comment vous me prouverez que les femmes, même de mon âge, peuvent se passer de tendresse et d’affection.
— Mon affection n’a pas changé, répliqua Francis. Quant à la tendresse, ou, pour parler plus net, quant à la passion, mon Dieu, ma chère amie, la passion ne dure pas plus que les orages violents. D’ailleurs elle est plus nuisible qu’utile en ménage… Crois-moi, la meilleure garantie du bonheur est encore une amitié solide, basée sur l’estime et la confiance réciproques.
Il continua ainsi longtemps, dans un langage sentencieux et banal, vantant les affections calmes, les vertus et les sentiments modérés. Il s’écoutait causer et admirait la façon dont ses phrases bien pondérées s’enchaînaient les unes aux autres. Tout à coup il fut interrompu par une explosion de colère. Adrienne s’était levée toute frémissante :
— Il fallait me débiter toutes ces belles phrases à la Mancienne avant de vous jeter à mes pieds !… Vous me teniez alors un tout autre langage ; vous me promettiez des adorations sans fin et des tendresses toujours plus ardentes… O Dieu ! Dieu ! s’écria-t-elle en se tordant les mains, il n’y a pas six mois que vous me juriez toutes ces choses, et cette passion qui devait toujours durer s’est usée plus vite que les vêtements que je portais ce jour-là !… Vous me demandez quels griefs j’ai contre vous ?… Les voilà, mes griefs ; vous m’avez trompée, vous m’avez menti !… Si vous pensiez réellement ce que vous pensez aujourd’hui, c’était alors qu’il fallait me le dire, et non pas maintenant… C’est indigne !
— Adrienne ! s’exclama-t-il d’une voix qu’il essayait de rendre paternelle, je vous en prie, soyez raisonnable, voyez les choses avec sang-froid… Alors comme aujourd’hui…
— Non, interrompit-elle de nouveau avec un geste désespéré, n’insistez pas !… Laissez-moi penser au moins qu’à la Mancienne vous ne jouiez pas une atroce comédie… Laissez-moi croire que vous avez eu une minute d’amour pour moi… Sans cela, je serais trop complètement malheureuse !
Et, comme elle achevait, ses grands yeux sombres, qui étaient restés secs jusque-là, devinrent humides ; un sanglot souleva sa poitrine et ses larmes coulèrent, tandis qu’au dehors l’averse faisait rage contre les carreaux.