— Pourquoi parles-tu de la sorte ?… Qui t’a mis en tête de quitter une maison où l’on fait ce qu’on peut pour te rendre la vie agréable ?… Tu n’es qu’une ingrate !
— Je le sais bien…
On ne pouvait lui arracher rien de plus que ces réponses ambiguës et mal sonnantes. Elle vivait confinée dans sa chambre et ne reprenait que de loin en loin ses longues promenades dans la forêt. Son aversion subite pour Francis Pommeret et le brusque changement de son humeur, naguère si en dehors, maintenant si taciturne, n’avaient pas échappé à la curiosité toujours éveillée des domestiques ; la bizarrerie de sa conduite provoquait à l’office de nombreux commentaires généralement peu charitables :
— Vous conviendrez, remarquait Zélie, que madame n’a pas de chance avec cette fille-là… C’est encore heureux qu’elle ne l’ait pas emmenée à Plombières, nous aurions eu trop de maux à la garder et elle y aurait fait les cent coups.
— Je ne suis pas de votre avis, mamselle Zélie, répondait Modeste, la cuisinière, qui ne pardonnait pas à Denise de s’être mêlée du ménage en l’absence d’Adrienne ; — au contraire, madame aurait eu bon nez de nous débarrasser de cette Sauvageonne… Tout le monde y aurait gagné… Vous n’avez pas idée de ce qu’elle m’a fait endurer, et des diableries qu’elle inventait pour enjôler M. Pommeret… Je n’ai pas les yeux en poche, et encore que je ne sois qu’une bête, j’ai remarqué des choses qui me faisaient bouillir dans ma peau… Enfin, voulez-vous que je vous dise le fin mot ?… Eh bien ! je crois que mamselle Denise est jalouse de madame, voilà !…
— Voulez-vous bien brider votre langue, vieux serpent à sonnettes ! se récriait Pierre en dégustant sa potée ; on ne sait vraiment pas où, vous autres femmes, vous allez prendre les idées que vous vous fourrez dans la cervelle… Mamselle Denise est une enfant qui n’a pas plus de méchanceté que mes chevaux, et tout ça, ce sont des dailleries.
— Des dailleries !… Pourquoi donc alors votre Sauvageonne, qui était tout sucre et tout miel le mois dernier, est-elle devenue rêche comme un chardon depuis le retour de madame ?… Pourquoi le jour même a-t-elle fait son paquet et s’est-elle vredée (sauvée), comme si elle avait eu le feu après ses chausses ?… Voyez-vous ! il n’y a pas plus méchante espèce que ces rousses… A la place de madame, je ne serais pas tranquille avec une créature qui a ainsi le diable au corps… Et monsieur est de mon avis pareillement ; vous n’avez qu’à regarder sa figure depuis huit jours…
Il ne fallait pas, en effet, être un observateur bien perspicace pour remarquer la mine piteuse de Francis, chaque fois que les nécessités de la vie commune le mettaient en présence d’Adrienne et de Denise. Il expiait durement son péché, étant condamné à jouer une humiliante comédie. Afin de ne pas éveiller les soupçons de sa femme, il s’efforçait de paraître attentif et empressé ; et, d’un autre côté, il se rendait compte du caractère odieux et avilissant que prenaient ces tendresses maritales aux yeux de Denise qui s’était donnée à lui et qu’il avait prétendu aimer passionnément. Après chaque mot gracieux adressé à Adrienne, il regardait furtivement la jeune fille, craignant de surprendre sur ses lèvres ou dans ses regards une trop visible expression de mépris et de colère. Les heures des repas devenaient pour lui des heures de supplice. Le pis était que Mme Pommeret, avec toute l’effusion d’une femme aimante qui rentre au logis après deux mois d’absence, ne se gênait pas pour se montrer tendre et expansive devant Denise, qu’elle traitait toujours en enfant. Elle n’attendait pas les démonstrations de son mari et les provoquait volontiers. Les lettres aimables écrites par Francis pendant le séjour à Plombières avaient fait illusion à Adrienne ; elle était revenue pleine d’indulgence et de bon espoir dans l’avenir, et elle manifestait sa confiance en donnant à Pommeret des marques d’un amour raffermi et tonifié par l’absence. C’était tantôt une parole caressante mignotement coulée dans l’oreille, tantôt une main s’offrant d’elle-même libéralement aux lèvres du jeune mari, tantôt un baiser pris au passage. Francis, très mal à l’aise, n’osait se dérober à ces menues privautés conjugales, mais il les recevait d’un air contraint, avec une réserve qui étonnait Adrienne, sans amortir le coup brutal asséné à Sauvageonne par chacune de ces cruelles caresses. Assise en face des deux époux, elle assistait avec des regards farouches à ces épanchements, et se sentait mordue en plein cœur par une atroce jalousie mêlée d’indignation.
Un jour elle n’y put tenir. Mme Pommeret s’était penchée vers son mari et, tenant d’une main une assiette pleine de framboises des bois, de l’autre elle présentait un à un les fruits aux lèvres de Francis et les lui faisait avaler de force. Ses doigts rougis effleuraient la bouche du patient ; elle se complaisait à ce manège enfantin et riait d’un joli rire aux notes amoureuses et câlines. Soudain, Denise jeta sa serviette sur la table, se leva tout d’une pièce et sortit en faisant claquer la porte.
Adrienne, stupéfaite, avait déposé l’assiette devant elle.