— Eh bien ! s’écria-t-elle, qu’est-ce qui lui prend ?

Elle regardait avec ahurissement la porte encore vibrante derrière laquelle Sauvageonne venait de disparaître, puis ses yeux interrogeaient Francis. Celui-ci rougissait, se mordait les lèvres et avait une mine inquiète que Mme Pommeret trouva aussi étrange que la brusque sortie de Denise. Elle plia silencieusement sa serviette et se leva à son tour. Comme elle passait devant la chambre de la jeune fille, elle crut entendre un bruit sourd de sanglots.

— Denise ! cria-t-elle en secouant le bouton de la porte, — mais la porte était verrouillée à l’intérieur et Denise ne répondit pas.

Pour la première fois depuis son retour, Adrienne conçut des soupçons. Les allures de Sauvageonne et de Francis avaient quelque chose de louche. Elle se rappela certains détails qui d’abord ne l’avaient point frappée ; elle rassembla plusieurs menus incidents qui lui avaient semblé insignifiants et qui, maintenant, rapprochés, éclairés l’un par l’autre, prenaient une physionomie inquiétante. Les singuliers propos tenus un soir de l’automne dernier par Manette Trinquesse, la fuite de Sauvageonne le jour même du retour de Plombières, les airs ahuris et embarrassés de Francis, quelques mots à double entente échappés à la cuisinière, et surtout cette violente sortie de sa fille adoptive, toutes ces choses lui donnaient à réfléchir. Elle se sentait enveloppée d’une atmosphère équivoque dont elle voulait pénétrer le mystère. Comme elle avait un remarquable empire sur elle-même et savait maîtriser ses émotions, elle dissimula, et silencieusement, attentivement, elle épia désormais la conduite de son mari et de Denise.

Mais les deux jeunes gens avaient compris sans doute à quel péril ils s’exposaient en ne se possédant pas mieux, car à partir de ce jour-là ils se tinrent sur leurs gardes, et pendant plus d’un mois Mme Pommeret ne put recueillir aucun indice nouveau, qui fût de nature à confirmer ses soupçons. Denise était devenue impassible et impénétrable ; Francis avait repris de l’aplomb et faisait meilleure contenance. Et cependant un courant glacé de méfiance et de rancune soufflait entre eux. Ils ressemblaient à deux complices qui ont enterré un secret, et qui, tout en se haïssant mutuellement, restent d’accord pour ne pas se perdre. Les muettes et tenaces observations d’Adrienne ne lui apprenaient rien ; mais son subtil instinct de femme l’avertissait néanmoins de la persistance d’un péril caché.

Elle prit le parti de recourir à la ruse. On touchait au mois de novembre et, un soir, elle annonça à Francis que, toute réflexion faite et à raison de l’intraitable caractère de Denise, elle croyait convenable de la remettre en pension quelque part. — Si elle avait compté sur ce biais pour découvrir les véritables sentiments de son mari à l’égard de Sauvageonne, elle fut complètement déçue. Cette proposition allait trop au-devant des désirs de Pommeret pour qu’il ne l’accueillît pas. C’était un moyen d’éloigner, au moins momentanément, toute cause de trouble intérieur ; une fois hors de la maison, Denise se calmerait peu à peu, et le temps achèverait de la guérir. Aussi entra-t-il en plein dans les vues de sa femme.

On chercha donc une nouvelle institution dont le régime pût s’accommoder à l’humeur capricieuse et rebelle de la jeune fille, et une fois qu’on fut fixé, Mme Pommeret se chargea d’annoncer à l’enfant terrible la décision qu’on avait prise et la date de son départ, qui devait avoir lieu pour la mi-novembre. Denise, toujours impénétrable, s’inclina sans répondre ; pourtant Mme Adrienne crut remarquer que, malgré ses efforts pour rester impassible, elle changeait de couleur. Ses lèvres se contractaient légèrement, et le tour de sa bouche avait pris une pâleur verdâtre qui était toujours chez elle le signe d’une émotion violente.

Après avoir reçu communication de cette nouvelle, Sauvageonne resta toute l’après-midi enfermée dans sa chambre ; mais quand on descendit le soir dans la salle à manger, elle manœuvra sournoisement pour se rapprocher de Francis et se pencha vers lui dans un moment où elle croyait sa mère adoptive occupée à ouvrir un buffet. Celle-ci, qui la surveillait du coin de l’œil, surprit ce manège, qui lui parut d’autant plus significatif que, depuis longtemps, Denise affectait de ne point adresser la parole à Pommeret. Aussi, tout en feignant d’être absorbée par le compte d’une pile de linge, Adrienne prêta l’oreille, et comme elle avait l’ouïe fine, elle put saisir à la volée quelques mots prononcés à voix basse :

— J’ai à vous parler… Cette nuit… Il le faut !…

Le reste se perdit dans un chuchotement confus. L’entretien avait duré quelques secondes à peine ; lorsque Adrienne se retourna, Sauvageonne s’était assise devant son assiette et avait repris son attitude indifférente, mais la mine inquiète de Francis suffisait pour prouver à Mme Pommeret qu’elle n’avait pas été dupe d’une hallucination. Un rendez-vous avait été assigné par Denise à son mari ; où et quand devait-il avoir lieu ? elle l’ignorait, mais elle était fixée sur le point principal, et elle savait ce qui lui restait à faire.