Bien que cette découverte l’eût violemment secouée, elle eut assez d’empire sur elle pour dissimuler, et le dîner se passa sans autre incident. Quand la table fut desservie, Francis alluma un cigare, les deux femmes demeurèrent immobiles au coin du feu, puis, vers neuf heures, chacun, prétextant un besoin de sommeil, se retira dans sa chambre.

Depuis le voyage de Plombières, Pommeret avait repris l’habitude de coucher dans son cabinet de travail, et Adrienne occupait seule la pièce contiguë. A dix heures, après avoir congédié Zélie, Mme Pommeret se rhabilla complètement, éteignit sa lumière et attendit, l’oreille collée contre la porte du couloir, qu’elle avait eu la précaution de laisser entrebâillée. Les domestiques ne tardèrent pas à gagner leurs lits ; Pierre dormait à l’écurie près de ses chevaux ; Zélie et Modeste couchaient au second, et bientôt on les entendit gravir l’escalier en bavardant, puis s’enfermer dans leur dortoir. Peu à peu une paix profonde régna dans la maison assoupie ; on ne distingua plus d’autre bruit que le cri-cri du grillon dans la cuisine, et le tic-tac de la longue horloge qui se dressait dans le vestibule et qui sonna onze heures. Le timbre grave répéta par deux fois les onze coups vibrants, et le silence reprit possession de la vieille demeure.

Tout à coup ce silence solennel, pendant lequel Adrienne entendait les battements de son cœur, fut interrompu par le craquement sourd d’une porte discrètement ouverte. C’était celle de Denise. Peu après, un second craquement indiqua que Francis à son tour quittait sa chambre ; en même temps un faible rayon lumineux dansa dans l’obscurité, Pommeret, en homme prudent, ayant eu la précaution de se munir d’une lanterne de poche.

— Venez, murmura-t-il, descendons !

Ils se dirigèrent vers l’escalier ; leurs pas, assourdis par le tapis qui garnissait les marches, étaient à peine perceptibles. Adrienne s’était déchaussée, et dès qu’elle les jugea suffisamment éloignés, elle se glissa à son tour dans le couloir. Elle avait saisi à tâtons la rampe et s’arrêtait à chaque marche. Quand elle eut la certitude qu’ils s’étaient réfugiés dans la salle à manger, elle se hasarda à longer le mur du vestibule et chercha des yeux la porte de la salle. Par mesure de prudence, ils ne l’avaient pas refermée derrière eux, et Francis s’était contenté de laisser retomber les portières. Ce fut derrière cette tenture qu’Adrienne vint se placer.

Le tissu de laine peu serré et rongé par places permettait d’entrevoir confusément l’intérieur de la pièce, faiblement éclairé par la petite lanterne que Francis avait posée sur un dressoir. On distinguait la silhouette de ce dernier, debout, le dos tourné à la porte, les mains enfoncées dans les poches de son veston, et aussi la forme plus vague de Denise adossée à un massif buffet de noyer. Quand Adrienne arriva, quelques paroles avaient déjà été échangées et Denise répondait à une question de Francis :

— Si je vous ai dérangé, disait-elle, soyez bien persuadé qu’il a fallu que j’y sois forcée… Je suis honteuse d’en être réduite à cette extrémité… Mais je n’avais plus de temps à perdre, puisque, d’ici à deux jours, Mme Adrienne veut m’envoyer de nouveau en pension.

Francis fit un geste de la tête pour indiquer qu’il était au courant des intentions de sa femme. En ce moment il se sentait doucement remué par un mouvement de compassion attendrie. Le mystère de ce rendez-vous nocturne, la pâle et étrange beauté de Denise, rendue plus séduisante encore par la demi-obscurité de la salle, la pensée que cette charmante fille qui avait été sa maîtresse allait partir dans quelques jours, tout cela l’inclinait vers une mansuétude tendre et réveillait en lui les anciens désirs mal assoupis. Il s’était rapproché de la jeune fille et cherchait à lui prendre les mains.

— Ma pauvre Denise, murmura-t-il, j’ai été bien coupable, je me repens amèrement de la peine que je vous ai causée et je voudrais de tout mon cœur vous montrer à quel point je vous suis attaché…

Elle avait retiré ses mains et les avait appuyées derrière son dos à la tablette du buffet :